[Histoire familiale ancienne ou L'aïeule anglaise] - [N°2600]

Le texte suivant a été trouvé tardivement dans le grenier de Lardy. Il est donc doublement tardif, Simon J. ayant jugé bon de nous laisser ce témoignage à l'âge de 60 ans passés, écrit de sa main. Il préserve ce trésor de son passé, comme nous faisons ici bien plus tard, de la vie terminée des Jeanjean. Nous le citons tel quel 1 et l'incluons dans notre récit auprès des informations concernant sa prime jeunesse, puisque cette légende familiale le ramène aux années et aux lieux où elle se déroula, bien avant lui, et où elle lui fut racontée.

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<< Les quelques lignes ci-dessous n'ont pas été copiées d'un roman. Ce sont les souvenirs restés dans la mémoire après plus de soixante ans, souvenirs d'un gamin de 8 à 12 ans.

Tout ce qui est raconté est strictement véridique. Rien d'imaginaire n'est porté sur ce papier, mais provient de souvenirs racontés en famille, parfois avec restrictions, pour ne pas troubler un enfant, à cette époque les conversations étant plus réservées que maintenant, ce qui nuit malheureusement à l'histoire.

Cela remonte à la Révolution. A cette époque, mon arrière-grand-père Monjon [sic]2 qui habitait à Metz rue de Pontifrois, était économe d'un couvent de femmes situé dans la même rue. La Révolution n'avait rien de virulent, à Metz du moins, et à part une mascarade où une jeune fille déguisée en déesse Raison avait été placée sur le maître-autel de la cathédrale, il y eut peu de manifestations et je ne sais pas s'il y eut des exécutions à Metz. Toutefois, une année, la commune ou un autre pouvoir mit les couvents et leurs biens sous séquestre. Les religieuses durent se mettre en civil et se disperser, et mon grand-père fut convoqué par l'abbesse du couvent. Il trouva au lieu de la rigide religieuse une femme encore jeune en civil, qu'il finit par reconnaître. C'était l'abbesse sécularisée.

Elle commença par remercier mon grand-père du travail fourni  pour son couvent, et regrettant de ne pouvoir le récompenser comme elle le voudrait, les biens de la communauté étant sous séquestre, elle lui promit qu'elle ne l'oublierait pas.

Puis elle arriva au motif réel de sa convocation. Elle rappela à son économe que parmi les élèves que le couvent instruisait et qui avaient rejoint leurs familles, se trouvait une nièce à elle, Lucie Salsbury, qui ne pouvait pas rejoindre les siens en Angleterre. Elle-même devait fuir pour échapper à l'arrestation, [et] ne pouvait pas emmener la fillette avec elle. Elle demandait donc à mon grand-père de prendre l'enfant chez lui pour quelques semaines. Elle reviendrait la chercher ou la ferait prendre par quelqu'un de confiance – lui promettant que ce serait chose faite dans deux ou trois mois plus tard.

Mon grand-père accepta cette charge et la petite, appelée, ne fit pas d'objection. Elle connaissait mon grand-père qui en qualité d'économe circulait assez librement dans le couvent, d'où elle partit sans regret, ne se plaisant pas d'une vie qu'elle trouvait trop réglée à son goût. Mon grand-père l'emmena donc chez lui où la petite s'adapta rapidement, se plaisant parmi les frères et soeurs qui la gâtaient. Grand-père, lui, s'inquiétait... le temps passait, et les délais indiqués par l'abbesse étaient largement dépassés. Petit à petit et devant le plaisir qu'avaient ses enfants, il en prit son parti et la fillette devint une fille en plus, sauf [sic]... le temps passait, les enfants grandissaient et l'aîné, Joseph, qui s'était le plus attaché à l'enfant abandonnée (là un trou [sic] que mes ascendants ne cherchèrent pas à boucher) bref, le mariage [sic] à la seule église ouverte, Ste Ségolène, où le curé juré unit Joseph Moujon à Lucie Mary Salsbury. Les jeunes mariés habitaient probablement rue du Pontifrois chez l'ancien économe – lorsqu'un coup de tonnerre éclata : la conscription pour l'armée de Napoléon. Et Joseph dut partir. Mais Lucie ne l'entendait pas de cette oreille, et elle rejoignit son mari aux armées. À quel titre ? Je ne sais si on me l'a dit : cantinière, ou ouvrière...

De toute façon, elle le suivit dans toutes ses campagnes sauf la dernière probablement [en raison d'] une grossesse qui ne lui permit pas les fatigues d'une nouvelle campagne. Et Joseph partit seul à la campagne de Russie.

Sa famille était [restée depuis] de longs mois sans nouvelles, lorsque Lucie vit un attroupement sur la place Chambière. Elle s'approcha et vit un soldat  hirsute, sale, les vêtements en loques. Les gens regardaient et n'osaient pas s'approcher. Lucie fixa le malheureux et tout d'un coup s'écria : 'Mais c'est notre Joseph !'... Alors les gens les aident à monter chez eux, où le malheureux Joseph n'avait pas osé paraître. Ils assistent à la joie de toute une famille. Il n'avait pas mangé depuis plusieurs jours. Il se jeta sur les aliments qu'on lui présentait, et ce n'est qu'après qu'il fut rassasié qu'on songea à le faire nettoyer, raser et habiller. Mais il avait tellement maigri qu'il flottait dans ses vieux vêtements sortis de l'armoire. Il fut de longs mois à se remettre, heureusement, d'un sens, car s'il avait été en bon état il aurait été repris par l'armée 3. Ce n'est qu'avec Waterloo qu'avec la santé la tranquillité revint dans la famille.

Ils eurent naturellement des enfants et l'un d'eux s'établit à Thionville, rue du Four Banal, où ma grand-mère vint au monde. Dans des vieux papiers j'ai retrouvé l'acte de mariage de ce fils né de Joseph et de Lucie : il était né le 21 Nivôse, an Quatre, peu de temps après le mariage à Ste Ségolène. Par la suite la famille revint à Metz, toujours rue du Pontifrois.

Ces souvenirs proviennent de conversations de ma grand-mère avec des oncles et cousins Moujon. Je me souviens d'un grand-oncle frère de ma grand-mère, surnommé 'le Cadet' et qui était hospitalisé à St Nicolas je crois, maison de retraite pour les vieux et où la discipline était sévère. Le Cadet devait tenir de sa mère et ne se plaisait pas dans ce milieu, aussi se livrait-il de temps à autre à une fugue. En rentrant à l'hospice il était mis au cachot pour deux ou trois jours, au pain sec et à l'eau, et privé de sortie pour plusieurs semaines. Un jour – j'avais une dizaine d'années – je le vois assis sur la place Chambière. C'était la même scène que celle de la grand-mère avec Joseph, sauf que Cadet était encore présentable. Je l'emmenai chez la grand-mère qui après lui avoir dit tout ce qu'elle avait sur le cœur le fit manger. Il y avait trois jours qu'il n'avait rien pris. Elle le fit coucher et le reconduisit elle-même à St Nicolas. Comme elle travaillait comme fleuriste pour les Sœurs, la supérieure lui promit d'être à l'avenir plus indulgente.

Petit à petit, on parlait moins dans la famille de 'l'Anglaise'. Pourtant, je surpris ceci un jour où grand-mère et ses filles (mes tantes) 4 rappelaient un souvenir : mes tantes étaient encore toutes jeunes et avaient été voir leur grand-mère. Le grand-père qui était menuisier travaillait toujours aidé de sa femme. Or comme à cette époque le soir la lumière était rare, Lucie tenant la lampe ou la chandelle présentait la lumière à l'endroit que lui indiquait son mari : 'Lucie, ici... Lucie, plus à droite', etc., et la vieille femme obéissait comme une apprentie.

Puis, plus de souvenirs... Ma grand-mère était morte et le samedi (j'avais 10-12 ans) j'étais très fier lorsqu'on m'envoyait seul au cimetière arroser les fleurs qui garnissaient les tombes. 'N'oublie pas celle de grand-mère !'. C'était un petit carré d'environ un mètre, au pied du mur séparant le cimetière municipal de celui des Juifs. Une plaque scellée dans le mur du cimetière indiquait le nom de famille et celui de jeune fille lorsque c'était une femme, et c'est comme cela que longtemps le nom de Salsbury se grava dans ma mémoire, et fit que les récits que j'avais entendus y restèrent en grande partie.

Depuis... je suis retourné là en passant à Metz : le mur au pied duquel l'Anglaise était inhumée avait été abattu, les deux cimetières voisins n'en faisaient plus qu'un, le cimetière Chambière, où de nombreux soldats tués en 1870 puis [en] 1914 ont leur tombe.

Et j'ai parcouru la rue de Pontifrois. Les logements qui tant bien que mal occupaient les locaux du couvent étaient toujours là. Mais j'eus honte de demander des nouvelles du souterrain dont je n'ai pas encore parlé : quand j'étais gamin, un jeu consistait (lorsque le concierge était absent) à descendre l'escalier de la cave avec un bout de bougie. Nous n'étions pas plus rassurés qu'il ne fallait mais on y allait tout de même. Inutile de dire qu'on ne voyait rien que des murs solides, des escaliers plus ou moins branlants, des couloirs plus ou moins larges ; certains auraient laissé passer une voiture ; d'autres, on n'y pouvait avancer qu'un à un. Enfin, à notre grand soulagement, un peu de jour apparaissait et nous remontions l'escalier d'une cave donnant sur la place Chambière. Et nous étions plus heureux de nous trouver à la lumière du jour en sortant du souterrain du couvent.

Tout cela... souvenirs de 60, 70 ans. Que sont devenus les nombreux Moujon que je confondais 5 – à part le cadet. Dispersés par les événements, surtout la guerre de 1870.

Il ne me reste qu'à regretter que, trop jeune, je n'ai pas recueilli plus de récits, d'anecdotes sur ces ancêtres. Les souvenirs qui me restent gardent néanmoins toute leur valeur, ne serait-ce qu'ils me rappellent que j'ai du sang anglais dans les veines.>>

(copié d'une relation de M. Simon Jeanjean (1888-1964), élevé par ses trois tantes, ayant perdu sa mère jeune, et venus tous quatre à Paris au début du siècle)6


[1] À l'exception des quelques notes explicatives que nous ajoutons ici en bas de page.

[2] Lire Moujon, nom de jeune fille de la grand-mère de Simon Jeanjean, Marie, épouse de Simon-Pierre Jeanjean dit Pierre, son grand-père et mère de Lucien Jeanjean son père. Faute d'orthographe due au copiste (voir paragraphe final et note).

[3] Comment ne pas mettre cette remarque, entre autres, en parallèle avec la destinée de son auteur, bien des années plus tard ?

[4] Il s'agit des trois tantes qui se chargèrent de son éducation et vinrent avec lui à Paris au tournant du siècle.

[5] On ne nous en voudra donc pas de les confondre plus encore que lui.

[6] Cette version du texte n'est dont pas autographe. Dans ses dernières années la vue très basse de Simon Jeanjean l'empêcha sans doute d'écrire.

Expéditeur/auteur : 
Simon Jeanjean
Objet : 
[Histoire familiale ancienne ou L'aïeule anglaise]
Format : 
A4 (21x29,7) recto-verso
Nombre de pages : 
6
Date : 
01 janvier 1960 (?)
Notes : 
Manuscrit sans date (années 50-60)

Pour citer ce document :

SCD - Université de Limoges, [Histoire familiale ancienne ou L'aïeule anglaise] [En ligne]. Limoges : SCD Université de Limoges, 2010. Disponible sur <http://epublications.unilim.fr/jeanjean/1827> (consulté le 30/04/2017)

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