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Anne Beyaert-Geslin (sous la direction de), L'image entre sens et signification, Publications de la Sorbonne, Paris, 2006, 230 pages

Hamid Reza Shairi
Directeur du département de français
Université Tarbiat Modares, Téhéran

publié en ligne le 04 décembre 2007

Texte intégral

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Enfin, un retour nécessaire au point initial : une reprise des concepts qui ne cessent pas de faire l'objet de confusion dans le sens commun, relève, me semble-t-il, d'une attitude de pédagogue que j'estime beaucoup ; d'autant plus que sens et signification sont des concepts bien distincts pour la sémiotique qui ne cesse pas de mettre l'accent sur ce qui constitue leurs rapports mutuels.

Même si la distinction entre ces deux concepts n'est pas toujours clairement posée dans l'ouvrage et par tous les auteurs, le recueil ne manque pas de soulever un certain nombre de questions essentielles pour l'avancée des théories de la sémiotique visuelle. L'ouvrage se compose de douze articles qui donnent un aperçu stimulant du problème du rapport sens/signification. Et en ceci, faut-il le mentionner, la "Présentation" faite par Anne Beyaert-Geslin paraît très instructive.

B. Darras se réfère à une citation de Peirce qu'il répète trois fois dans son article. A travers un exemple de la radiographie, il situe sens et signification au même niveau et les définit comme habitude produite ou impliquée. Pour lui, le but de toute enquête sémiotique est en vérité d'établir un état de croyance et d'habitude qui met fin au malaise produit par l’interrogation et le doute. Cependant, tout comme le fait constater Darras, faire et défaire l’habitude sont deux moments différents de l'activité de l'esprit. Serait-il donc raisonnable de considérer que l’établissement de l’habitude et son effondrement dépendent tous les deux  d’une même opération que Darras dénomme sens/signification au nom de l’enquête sémiotique ? Si l'état de croyance peut être homologué au processus de la signification, il n’en serait pas de même, nous semble-t-il, pour son contraire, l’état de doute, par lequel débute l’enquête sémiotique.

Contrairement à B. Darras, qui met sens et signification sur un plan d'égalité, pour F. Parouty-David, qui étudie deux tableaux représentatifs du corps, le sens "vient de l’interprétation [et il] n'est jamais donné comme absolu". En effet, pour l’analyste des toiles de H. Boeckl et de F. Kalho, le sens relève du niveau du pragmatique, du tensif, du phénoménal, du perceptif et de l’esthétique, alors que la signification est du ressort du signe isolé, étant donné qu'elle traite la question du concept et du signifié. Ainsi, bâti sur la recatégorisation, le sens ne se définit pas pour F. Parouty-David comme ce qui crée un état de croyance et est conforme à nos habitudes. Tout au contraire, il s’identifie à une quête sémiotique qui se rapproche de celle de « l’artiste » vivant le « monde éprouvé » et rejetant le « monde appris ».  C'est justement pour cette raison que chez Kahlo, le sens du corps représenté réside dans ce qui  est homologable à « être un corps ». Alors que la représentation très réaliste que Boekl donne du corps met l'accent sur ce qui révèle d’« avoir un corps » et ne peut que détruire de ce point de vue  le sens vital et ontologique.

A. Beyeart-Geslin nous introduit dans un univers visuel tout différent en faisant l’étude du portrait de Margaret. Elle  laisse en suspens le problème du sens et lie la question de la signification à d’autres problématiques, notamment celle du genre. En effet, ce qui est pour elle producteur de la signification peut être traduit comme « l'écart dans le genre », « l'effet de présence » et l’investissement d’« une nouvelle identité ».  L'effort d'A. Beyeart-Geslin consiste à montrer que l’écart se définit dans le portrait de Margaret comme une figure du « on » dont « l'invariance est un trait pertinent de (l’) identité ». Ainsi, l'étude de Margaret est l’occasion de voir comment le collectif sensibilise l'individu. Dans cette optique, le « on » que représente Margaret s’explique par l’incarnation du commun et du « tout le monde ». Le souci d'un tel « on » ne réside donc pas dans le fait de souligner le distinct, comme c’est le cas du portrait mondain, précise la sémioticienne. La signification du « on » attaché à Margaret doit être cherchée, tout au contraire, au niveau d’un ennoblissement des « valeurs du diffus » qu'incarne « l’acteur eschatologique ».

Contrairement à A. Beyeart-Geslin pour qui l'empathie doit son existence, chez la vieille dame photographiée, au statut de « l’acteur eschatologique », S. Caliandro, l’auteur de l’œuvre d’Oppenheim, intitulée Attempt to Raise Hell, rattache les conditions de la dimension empathique à la « dépersonnalisation de la figure », ainsi qu'à sa « présentification plurivoque ».  A vrai dire, sans établir une distinction concrète et un rapport solide entre l’univers du sens et le monde de la signification, S. Caliandro essaie de mettre en relief la relation étroite qui se produit entre « la forme et ses possibles significations ». De fait, l'auteur évite de s'occuper de la question du sens étant donné qu'elle la considère, nous semble-t-il, comme un élément intégré dans la perception de l’œuvre même. De toute façon, pour S. Caliandro, la signification de l’œuvre d’Oppenheim réside dans la dépersonnalisation et la déstabilisation de la figure qu’elle présente. Aussi, une telle signification, souligne l'auteur, est due aux « phénomènes chaotiques, imparfaits de dispersions et de désordre par lesquels se génèrent le flux, le dialogue, la tension ». Ainsi, nous sommes selon l'analyste en présence d’une œuvre visuelle qui nous fascine par sa signification dédoublée de « séduction et de répulsion ».

R. Duval nous confronte à une autre difficulté dans son analyse d’une publicité « déridante »: « la femme d’Onagrine ». En fait, pour l’analyste de l’image publicitaire, « l’intentionnalité propre à l’image dépasse toujours l’intention du producteur ». C'est pourquoi, affirme l’auteur, des « infiltrations insidieuses » menacent la « pertinence de la signification ».

De fait, tout en s’inspirant des théories de J.-F. Lyotard, R. Duval attribue le sens au domaine de « l’énergétique » et reconnaît pour l’image la présence des « espaces sauvages » et libres dont le rythme est de l’ordre du « pulsionnel ». Ainsi, l’analyse s’efforce-t-il de montrer que le sens relève du « figural », définissable comme l’univers des sensations, du « plaisir des sens » qui échappe toujours aux règles de la signification. De même, elle indique que la signification est affaire des « figures » qui visent l’expression et constituent donc le discours par le biais de l’articulation, par « l’élaboration d’un système arbitraire ainsi que par des "écarts réglés" ». Enfin, R. Duval n’hésite pas à considérer la publicité qu’il analyse comme l’exemple d’un espace dionysiaque et d’une image grotesque dont les pièces s’ajustent mal.

Pour sa part, dans son article sur l’aspect dynamique « des parcours de signification », M. Renoue attire notre attention sur une vidéo d'E. Carlier dont la vraie valeur consiste, malgré une certaine impression narrative qu'elle produit, dans les tensions rythmiques et les saillances contextuelles. En effet, sans se soucier du problème du sens, l’auteur attache le parcours de la signification à la rencontre sensible et cognitive entre le sujet et l’objet de la perception. Ainsi, définissant son approche comme « intégrative », M. Renoue lie la question de la signification à la contamination et à la potentialisation des valeurs issues de la réception sémantique et pathémique de l’objet dans un champ culturel donné. Aussi nous met-elle en présence d’un objet complexe marqué à la fois par son rôle dans l’« esthétique de l’atonisation » et de « désembrayeurs énonciatif ». C'est ce qui situe le parcours de la signification entre les moments où l’objet de la réception s’inscrit dans une saillance inévitable et ceux où il relève d’une narrativisation incontournable. Je pense que la signification telle que M. Renoue l’envisage peut s’ouvrir sur deux possibilités sémiotiques complémentaires : une narrativisation tensive et des tensions narrativisées.

Ch. Genin choisit d’établir le rapport entre sens et signification à partir d’une étude consacrée à la bande dessinée : Les avantures d'Astérix le gaulois. Il insiste à plusieurs reprises sur le fait que le sens s’identifie au sens commun et qu'il constitue la source de la signification étant donné qu’il donne lieu à des interprétations différentes. Pour Ch. Genin, le sens d’une œuvre réside dans l’intention de son auteur. Alors que sa signification peut aller au-delà de cette intention et nous mettre en présence des identités intersémiotique, interculturelle, multiple et dynamique. C’est ainsi que l’analyste assigne aux Aventures d'Astérix un sens bien commun : « faire rire » et une signification bien particulière : mélanger des styles de vie et des identités diverses afin de détourner le sens et de renverser l’ordre établi. Ainsi le sens sert-il à souligner l’aspect crédible d’une œuvre tandis que la signification est au service de sa déviation et du dépassement du sens commun.

N. Roelens bouleverse notre univers sémiotique par l’étude des œuvres mescaliniennes  de Michaux. Elle nous conduit en fait vers un univers visuel où il ne s’agit ni de représentation ni de l’iconique. Un monde sans figure est sans fond. C’est ainsi  qu’elle nous met en présence d’un sens qui, au lieu de fonder notre activité humaine – l’intentionnalité –l’égare, la trouble et finit par l’introduire dans un flux interminable et dans un "DEVENIR" hallucinant. N. Roelens nous propose de découvrir un monde où le sens est en train de se faire, car toute figure se trouve en suspens. Un tel sens ne serait pas selon l’auteur le contre sens. Mais, tout au contraire, « l’expérience de l'inexpérimenté ». En vérité, l’expérience mescalinienne de Henri Michaux nous fait part à la fois de l’expérience du sens du sublime et du virtuel : deux utopies sans aucune référence, « vaines » et « fluettes », mais qui décrivent un sens sans sens, le sens de ce qui est non encore sens, à savoir le sens chimérique.

O. Le Guern identifie le parcours de signification à une opération de similarité qui consiste à faire du monde représenté un lieu approprié aux conditions de perception qui fonctionnent par la possibilité de mise en discours. De cette façon, l’auteur reconnaît deux formes d’iconicité différentes pour chaque discours visuel : la première se définit comme ce qui relève du monde des objets et ignore les conditions perceptives dans lesquelles ceux-ci peuvent s’inscrire; et la deuxième apparaît comme ce qui appartient au domaine du sujet et aux circonstances dans lesquelles celui-ci perçoit l’objet. O. Le Guern complète son approche de la signification par le biais de l’interprétant à qui elle accorde des statuts immédiats (se faire une idée de signe), dynamique (la réalisation de la relation de renvoi) et logique (« la sélection et la transformation des stimuli de la vision directe en stimuli substituts »).

Pour J.F. Bordron, c’est au niveau de l’organisation et de la forme que « se joue la différence entre la signification et le sens », mais la  vraie distinction, précise-t-il, doit être faite sur la base d’une dichotomie individuel/public : l’œuvre va au-delà des « règles publiques » pour devenir le lieu approprié du culte du plaisir esthétique.

En fait, dans son étude sur l’image, J.F. Bodron insiste sur le fait que l’indice, l’icône et le symbole sont constitutifs des types phénoménologiques qui participent à la fois à la genèse et au fusionnement de la signification. Cette attitude phénoménologique, explique-t-il, témoigne, d’une part, de notre rapport intentionnel, et rend compte, de l’autre, de notre activité perceptive. Pour l’analyste de la Tour aux figures de Dubuffet, notre perception se définit comme ce qui est responsable de l’expression de notre rapport  à des qualités sensibles du monde. Ce même constat pousse le sémioticien à constater que la perception relève d’une mise en présence sans laquelle la question de la phénoménalité n’a pas de sens, étant donné qu’apparaître signifie « être présent ». Et l’on ne peut pas être présent sans ce rapport établi avec les qualités sensibles du monde.

Tout ceci amène J.F. Bordron à conclure qu’il faut ajouter aux deux catégories de la présence, déjà reconnues par la théorie tensive, une troisième : celle de la relation. Une telle relation, précise le sémioticien, crée une dynamique qui est à l'origine d'un « glissement ouvrant vers des affinités multiples ». Ce qui doit être interprété comme « une direction de signification ». C’est pourquoi la Tour aux figures étudiée par J.F. Bordron ne peut être considérée ni comme un objet ni comme une statue, mais en tant que « langage ».

M. Costantini aborde la question de la signification par le biais de la métaphore du palais qu’il dote d’une délicate ironie et d’un jargon assez difficile. Ce qui rend d’ailleurs la compréhension du rapport sens/signification de plus en plus compliquée. En tout cas, l'auteur part d’une réflexion qui voit le sens comme quelque chose d’initial qu'il faut placer « au fronton de l’entrée monumentale ». Alors que la signification commence à partir du moment où s'esquisse le parcours interne du palais. Un parcours définissable comme « la quête du sens ». La signification, c'est finalement « la trajectoire du signe vers le sens ». Donc, dans le rapport sens/signification, seul l’ordre du parcours s’avère important.

Aussi M. Costantini définit-il la signification comme un moyen d’échange entre des partenaires de la communication. L’intérêt de l’article de M. Costantini réside dans sa stratégie heuristique qui fait des métaphores un moyen contractuel à partir duquel des partenaires de la signification peuvent accéder à un partage commun des concepts. Mais étant donné la diversité de leur source d’inspiration, ces métaphores peuvent faire part de deux rôles bien distincts : ou bien elles favorisent la bonne entente entre des partenaires de réflexion et nous nous trouvons ainsi dans le régime de conciliation ; ou bien elles sont à l’origine de désaccord et de rivalité entre ces mêmes partenaires et nous sommes de cette façon dans le régime de l’antagonisme.

Signalons pour finir que cette tentative de donner, à partir de cette modeste note de lecture, un aperçu de la diversité des approches sur le rapport sens/signification, ne saurait rendre compte de la densité de la réflexion que contient cet ouvrage.

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Hamid Reza Shairi «Anne Beyaert-Geslin (sous la direction de), L'image entre sens et signification, Publications de la Sorbonne, Paris, 2006, 230 pages», Actes Sémiotiques [En ligne]. 2007, n° 110. Disponible sur : <http://epublications.unilim.fr/revues/as/2354> (consulté le 18/01/2019)