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Marion Colas-Blaise, Laurent Perrin et Gian Maria Tore (éds.), L’énonciation aujourd’hui. Un concept clé des sciences du langage, Limoges, Lambert-Lucas, 2016

Jacques Fontanille

publié en ligne le 31 janvier 2017

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Texte intégral

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L’exercice auquel je me livre ici n’est pas si simple : l’ouvrage dirigé par Marion Colas-Blaise, Laurent Perrin et Gian Maria Tore est un ouvrage collectif (27 contributions et un avant-propos) de taille respectable (452 pages), et dont la thématique se révèle être une « nébuleuse » conceptuelle, traversée par des tendances méthodologiques et des orientations théoriques très nombreuses et fort contrastées. En outre, il est fermement encadré par deux articles de synthèse et de discussion portant directement sur la matière de l’ouvrage, et proposé par deux des directeurs du volume, Marion Colas-Blaise (désormais MCB) et Gian Maria Tore (désormais GMT). Autrement dit, non seulement le compte-rendu n’en est pas aisé, mais il est déjà fait dans le volume lui-même, à la fois en ouverture et en clôture. C’est pourquoi il consistera principalement ici en une série de questions…

La vocation encyclopédique

On notera pour commencer que l’ouvrage se définit lui-même comme « une cartographie actuelle de l’énonciation, qui soit aussi plurielle que possible, voire encyclopédique » (p. 9). Cette définition est fortement assumée, puisque les trois directeurs évoquent ensuite explicitement » la vocation encyclopédique de ce livre » (p. 9). Une encyclopédie, certes. Mais avec 25 contributions individuelles en français, dont 23 des auteurs sont des universitaires en poste en France, tous éminents spécialistes de l’approche énonciative, avec l’avant-propos de MCB et le post-scriptum de GMT, il s’agit évidemment d’une encyclopédie de l’énonciation… à la française.

Cette remarque n’est pas nécessairement restrictive mais elle débouche sur une question que ce livre n’aborde pas. Bien entendu, il y a de par le monde de nombreux autres spécialistes de l’énonciation, mais ils sont bien souvent et pour la plupart plus ou moins affiliés à l’un des courants qui traversent l’« énonciation à la française » et qui sont ici presque tous représentés ; y aurait-il quelque chose, dans les « sciences du langage à la française », qui prédisposerait à un tel développement et à une telle diversification des approches énonciativistes (comme on l’écrit dans cet ouvrage) ? Nous reviendrons plus bas sur cette apparente spécificité française.

Afin de conforter ce format encyclopédique, les directeurs de l’ouvrage ont répertorié dix notions clés transversales, en indiquant quels sont ceux des 25 auteurs qui y contribuent plus particulièrement : Deixis, indice, index. Instances d’énonciation. Modalité, modalisateur, prise en charge. Dialogisme, polyphonie. Style, ethos, axiologie. Genre de discours. Verbal et visuel. Perception, expérience, corporalité. Interaction. Diachronie, gestion du temps. L’article introductif de MCB reprend pour l’essentiel la présentation de ces notions clés, et nous n’y insisterons pas plus.

La diversité théorique et méthodologique

Il n’est évidemment pas question d’évoquer ici chacune des contributions et chacun de leurs auteurs (on en trouvera la liste en annexe ci-après), d’autant que deux des trois directeurs de cette publication le font déjà remarquablement dans leurs articles de synthèse. Il n’est pas plus question de résumer la teneur de l’ouvrage, cette opération étant déjà accomplie dans la liste des dix notions clés. Il ne me reste qu’une possibilité, celle d’une suggestion partisane et apparemment marginale. L’un des articles, en effet, celui de Jean-François Bordron, serait susceptible de fournir une armature générale et de rassembler presque toutes ces notions clés, c’est-à-dire la problématique de l’énonciation tout entière — si on en avait le projet ! Cet auteur propose une séquence canonique patiemment élaborée, dont le caractère général et transversal ne saute pas aux yeux dans la mesure où sa contribution est consacrée à l’image. Mais en s’efforçant de concevoir une énonciation de l’image, Bordron passe à un plan de généralité supérieure où il soulève des problèmes qui portent bien au-delà de l’image. Rappelons les quatre phases de cette séquence énonciative :

  1. Instauration (constitution d’une entité en « signe » ou en « sémiotique-objet »),

  2. Effectuation (acte réalisant, dynamique créatrice),

  3. Monstration (énoncer que l’on énonce, réflexivité dans la donation de sens),

  4. Diathèse (inflexions et attitude de l’instance d’énonciation à l’égard de ce qu’elle énonce)

Il serait alors envisageable, à partir de cette séquence canonique, de concevoir chacune des notions-clés de l’énonciation comme une variation de la focale sur ces quatre phases, à condition de prévoir en complément les différents cas de figure de l’interaction (rapport à autrui, dialogue, praxis collective, etc.), ainsi que l’alternance entre le strict point de vue du texte-énoncé et celui des pratiques et stratégies dont il est le support, l’objet ou l’enjeu. Mais nous n’insisterons pas en ce sens : GMT nous prévient, toute tentative de cadre général qui viserait à fixer les choses globalement est ou serait de nature « scolaire ». Laissons donc prudemment les choses fluctuer…

L’ouvrage représente en outre la plupart des orientations et courants théorico-méthodologiques des approches de l’énonciation (à la française), notamment dans plusieurs contributions qui font la part belle aux considérations générales : l’index, les opérateurs énonciatifs, les points de vue, l’empathie, le cours d’énonciation, les scènes pratiques et énonciatives, la praxématique, l’articulation avec l’expérience, la dimension phénoménologique, le parcours génératif de la signification, etc. On y trouvera aussi un florilège de cas particuliers, tous très instructifs : la personne et l’impersonnel, la grammaticalisation, les noms d’adresse, l’énonciation du poème, de l’image, de l’œuvre d’art, les « pre-beginnings » conversationnels, le rapport à autrui, etc.

Dans son post-scriptum, GMT insiste beaucoup à cet égard sur le rôle des transferts analogiques des concepts et méthodes, d’un domaine à l’autre de la connaissance. Dans la perspective qu’il défend, et que je partage, parler de l’énonciation de l’image est donc pertinent et fondé. Mais on peut alors se demander : pourquoi la seule échappée du domaine verbal est-elle, dans cet ouvrage encyclopédique, celle qu’offre l’image ? Quelle serait l’énonciation d’un ensemble architectural ? D’une symphonie ? D’une milonga ? Cette question a-t-elle-même un sens ?

1 :
 Enquête sur les modes d’existence. Une anthropologie des Modernes, Paris, La Découverte, 2012.
2 :
 Etienne Souriau, Les différents modes d'existence. Suivi de l'Oeuvre à faire (précédé d’une introduction, « Le sphinx de (...)

En suivant le raisonnement tenu par GMT, on voit bien que chacune des approches énonciativistes sélectionne une partie seulement des notions clés, et que, notamment, c’est grâce à ce type de sélections que l’on peut, en diminuant le nombre des déterminations cumulées et trop spécifiques, traiter de l’énonciation hors du domaine verbal. Bruno Latour, dans son Enquête sur les modes d’existence1, tente même de saisir les propriétés et conditions minimales pour que des modes d’existence collectifs (le droit, la science, la religion, la politique, etc.) puissent être traités comme des matrices énonciatives : pour cela, opérant une sélection radicale, il réduit l’énonciation à la phase d’instauration, et l’instauration en question n’est elle-même pour lui qu’une intensification de la présence, accompagnée et soutenue par des « conditions de félicité », qui ne sont rien d’autre, au bout du compte, que des conditions de persistance dans l’existence sous tel ou tel mode. Latour se réclame d’une filiation encore plus radicale, celle d’Etienne Souriau, pour qui l’instauration du sens de l’existence dérive directement des inflexions saisies, perçues ou ressenties dans l’expérience même2. Où placer la limite de l’usage métaphorique de l’énonciation ? Peut-on même en ce cas dissocier l’énonciation de la sémiose ? Autres questions…

Les absents n’ont pas toujours tort

On voit bien que l’extension de la nébuleuse conceptuelle soulève des questions difficiles et passionnantes : l’énonciation, concept clé, cheville ouvrière ou point aveugle ? se demande-t-on à la fin de l’ouvrage. Il est question, en maints endroits de cet ouvrage, des « limites » de l’énonciation. Mais pour mieux apprécier ces limites, ne pourrait-on pas demander à ceux qui ne font aucun usage de l’énonciation (aussi bien du concept que de la dénomination) les raisons de cette abstention ? Cela permettrait aussi, par confrontation avec tous ceux qui en usent couramment, de faire la différence, chez ces derniers, entre de vraies différences de cadre théorique et épistémologique, et de simples différences de points de vue méthodologiques. Car on constaterait peut-être alors d’étranges parentés entre ceux qui accordent toute la place, sans aucun reste, à l’énonciation ou à ce qui en tient lieu, et ceux qui semblent n’en faire aucun cas.

Dans le champ même de l’énonciation, on repère déjà une tension persistante entre les épistémologies « structurales » et « opératives ». Les premières posent d’abord un système (en immanence) et examinent ensuite comment ce système est approprié, mis en œuvre et utilisé. Les secondes posent d’abord un principe dynamique d’expression, constitué d’opérations qui suscitent ensuite seulement des catégories, des différences et des formes linguistiques et sémiotiques. La vulgate saussurienne et structuraliste a assuré la postérité des premières, et on reconnaît par exemple, parmi les secondes, les conceptions psychomécaniques (Guillaume), et la linguistique des opérations énonciatives (Culioli). Mais la tension entre ces deux positions était déjà sensible chez Saussure, dans le Cours, mais surtout dans les Ecrits : l’approche de la langue doit être systémique, celle de la parole doit être opérative, mais Saussure hésite quant à l’ordre de préséance : la praxis est-elle un usage et une émulation du système ? ou la praxis est-elle un préalable à l’émergence du système ? Dans l’ouvrage ici en question, cette tension se fait souvent ressentir. Mais il est clair surtout qu’elle donne sa pleine mesure entre les présents (dans l’ouvrage) et quelques absents bien connus par ailleurs.

On pourrait notamment remarquer l’absence de trois approches théoriques « à la française » qui intéressent l’énonciation (sans s’y intéresser elles-mêmes directement, explicitement, ou suffisamment) : celle de Ducrot, de l’argumentation dans la langue et des topoï, celle de la sémantique textuelle de Rastier, et celle des interactions et des régimes de sens de Landowski, sans parler bien entendu de toutes les théories cognitives d’origine anglo-saxonne et américaine qui ignorent radicalement la question de l’énonciation, tout en faisant néanmoins la part belle aux « opérations ». Dans le même sens, on peut noter que la linguistique énonciative de Culioli n’est mentionnée que deux fois, mais sans présentation systématique.

La question se démultiplie alors : (i) comment peut-on se passer de l’énonciation ? (ii) autre chose en tient-il lieu ? (iii) quels critères faut-il remplir pour qu’une approche de phénomènes relatifs à l’énonciation soit considérée comme une « approche énonciativiste » ? (iv) une approche par les opérations (appelées ou pas « énonciatives ») peut-elle épuiser la description des faits linguistiques et sémiotiques, et sous quelles conditions ?

Diversité théorique, méthodologique ou sociologique ?

L’article de clôture de GMT est essentiellement consacré à justifier la diversité et la complexité dans la composition de l’ouvrage et dans les apports des différents auteurs. La justification est élégante, et d’une belle hauteur de vue : GMT propose et défend pour les sciences du langage une posture de principe « ouverte et plurielle », et il montre comment l’ouvrage tisse un réseau de renvois, de similitudes et de différences. Il met en relation et en évidence une multitude de choix partiels et locaux, et fait dialoguer localement et transversalement des controverses, des accords et des complémentarités. C’est un beau moment de discussion méthodologique et épistémologique, dont les maîtres-mots sont ceux de l’instabilité bénéfique et du mouvement créateur : les tourbillons, l’infinie plasticité des réseaux conceptuels, l’imprévisibilité des combinatoires notionnelles, la pluralité d’origines introuvables…

Cette description de l’état des lieux de l’énonciation aujourd’hui pourrait être confrontée avec ce qui se passe dans d’autres domaines des sciences du langage, par exemple la phonologie ou la syntaxe. Avant d’en appeler à d’éventuelles tendances scientifiques contemporaines, et sans même considérer les autres champs scientifiques, observons si la même diversité s’impose dans les autres sciences du langage ; puis observons hors de France si les communautés scientifiques qui ne sont pas regroupées sous la bannière des sciences du langage connaissent un tel éparpillement des positions théoriques dans les approches énonciativistes. On pourrait alors se demander si la mise en évidence d’une telle diversité, réticulaire, mouvante et quasi insaisissable n’est pas un effet propre au fonctionnement social de la communauté scientifique de l’énonciation « à la française »… Sous cette pression collective, de simples différences d’objets, ou des spécificités de méthode deviennent, avec le temps, et en s’institutionnalisant, de véritables territoires théoriques. On assiste alors à des fusions et à des scissions, à des déplacements de frontières, à des alliances éphémères ou durables, à des dissensions ou à des connivences assumées ou involontaires. Et ce point de vue ne serait en aucune manière une réserve ou une restriction : il n’y a pas de production scientifique qui puisse échapper à un mode de fonctionnement social qui lui est propre, et qui lui confère sa légitimité.

Le défi éditorial et scientifique lancé par cet ouvrage est donc considérable. Les questions qu’il pose sont nombreuses. Celles qu’il ne pose pas, mais qu’il induit, ne sont pas moindres. Alors que faire ? Ne rien fixer, ne rien réifier, suivre et accompagner le mouvement et participer au jeu. A vous, lecteur, de participer…

Sommaire de l’ouvrage

Marion Colas-Blaise, Laurent Perrin et Gian Maria Tore. Avant-propos.

Marion Colas-Blaise. Entrer dans l’énonciation : un parcours de lecture.

  1. Georges Kleiber. Énonciation et personne ou Quelques moments de la vie d’un couple.

  2. Jean-Marie Klinkenberg. Un instrument au service de l’énonciation : l’index (Application au cas de la relation texte-image).

  3. Jean-Pierre Desclés. Opérations et opérateurs énonciatifs.

  4. Robert Vion. Modalité, modalisateur et modalisation : des concepts incontournables de l’énonciation.

  5. Bernard Combettes. Énonciation et processus de grammaticalisation.

  6. Jacques Bres. De la notion d’énoncé dialogique.

  7. Alain Rabatel. Diversité des points de vue et mobilité empathique.

  8. Dominique Ducard. Le cours d’énonciation.

  9. André Petitjean. L’énonciation dramatique à la lumière des noms d’adresse.

  10. Michèle Monte. De l’éthos, du style et du point de vue en poésie.

  11. Anna Jaubert. L’approche énonciativo-pragmagique et la question du style.

  12. Dominique Maingueneau. L’énonciation, entre énoncé, texte et aphorisation.

  13. Jean-François Bordron. L’énonciation en image : quelques points de repère.

  14. Maria Giulia Dondero. L’énonciation énoncée dans l’image.

  15. Laurent Jenny. a-t-il une énonciation photographique ?

  16. Anne Beyaert-Geslin. Nouveauté textuelle, nouveauté énonciative (Les photographies d’Evans, Levine et Mandiberg).

  17. Catherine Détrie. Des praxis sociales et personnelles à la praxis linguistique, ou Comment le sujet expérientiel s’inscrit dans le dire.

  18. Jean-Claude Coquet. L’énonciation, fondement de la phénoménologie du langage.

  19. Jacques Cosnier. Énonciation-dénonciation et interaction : point de vue d’un étho-psychologue.

  20. Lorenza Mondada. L’énonciation comme phénomène émergent dans l’interaction : le cas des pre-beginnings.

  21. Catherine Kerbrat-Orecchioni. De la linguistique de l’énonciation à l’analyse du discours en interaction : l’exemple des axiologiques.

  22. Georges-Élia Sarfati. Décrire les états du discours : pour une phénoménologie discursive du sens commun.

  23. Antonio Bondì. Altérité de la parole et socialité du sens : énonciation et perception d’autrui.

  24. Pierluigi Basso Fossali. Les espaces de l’énonciation sous la sollicitation de leurs vides : le discours comme optimisation de l’expérience.

  25. Denis Bertrand. Énonciation : cheville ouvrière ou point aveugle d’une théorie du sens ?

Gian Maria Tore. Post-scriptum : L’énonciation comme concept clé des sciences du langage :    peut-on la définir ?

Notes haut de la page

1  Enquête sur les modes d’existence. Une anthropologie des Modernes, Paris, La Découverte, 2012.

2  Etienne Souriau, Les différents modes d'existence. Suivi de l'Oeuvre à faire (précédé d’une introduction, « Le sphinx de l’œuvre », par Isabelle Stengers et Bruno Latour), Paris, PUF, 2009 [1943].

Pour citer ce document haut de la page

Jacques Fontanille «Marion Colas-Blaise, Laurent Perrin et Gian Maria Tore (éds.), L’énonciation aujourd’hui. Un concept clé des sciences du langage, Limoges, Lambert-Lucas, 2016», Actes Sémiotiques [En ligne]. 2017, n° 120. Disponible sur : <http://epublications.unilim.fr/revues/as/5696> (consulté le 27/03/2017)