accueil > Revue > N°120 | 2017 > Les voies (voix) de l’affect

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Pourquoi l’affect ?

Dans les années soixante du siècle dernier, la place de la substance dans le champ de l’analyse linguistique et sémiotique est fort réduite, et on s’accorde en général à donner la prééminence, voire l’exclusivité, à la forme. Or ce qu’on appelle l’« affect » est conçu, en cette période du structuralisme triomphant, comme faisant partie de la substance, que ce soit la substance de l’expression, avec les variations rythmiques, mélodiques et accentuelles de la parole vivante, ou la substance du contenu, avec les différents types d’émotions, d’états d’âmes et de sentiments.

Cela ne signifie pas que l’analyse ne prend pas en compte la dimension affective des textes et des autres types de sémioses, mais qu’elle ne l’appréhende pas en elle-même : elle n’est prise en compte qu’indirectement, et en raison de sa contribution à la forme sémiotique. Le parallèle avec l’expression sonore s’impose : quand l’analyse phonologique atteint la forme linguistique, les phonèmes et leurs traits distinctifs, et plus encore les catégories abstraites qui les constituent, n’ont plus rien de « sonore ». De même, quand l’analyse sémiotique dégage la forme d’une transformation narrative puissamment soutenue par des enchaînements et des conflits passionnels, elle ne « voit » plus la spécificité de la dimension affective, elle n’en saisit qu’une structure abstraite qui est dégagée de toutes les dimensions de la substance.

Par conséquent, chercher les voies de l’affect peut prendre deux directions complémentaires : (1) soit celle d’un accès de l’affect et des passions à l’univers des formes, et pas seulement des substances, (2) soit la constitution d’un autre mouvement de la recherche sémiotique, qui prendrait en considération la substance, et qui y retrouverait l’affect. Comme on le verra, les enjeux de l’approche greimassienne de la dimension affective se jouent dans la confrontation et la complémentarité entre ces deux voies.

1. Comment l’affect affleure dans Sémantique structurale

1 :
 Algirdas J. Greimas, Sémantique structurale, Paris, Larousse, 1966 (rééd. Presses Universitaires de France, 1986).

Les commentateurs de l’œuvre de Greimas situent l’apparition de la théorie des passions après celle des modalités, à la toute fin des années soixante-dix, ce qui supposerait que rien n’aurait permis de la prévoir dans ses travaux antérieurs. Et pourtant, la dimension affective n’est pas entièrement absente de son ouvrage liminaire, Sémantique structurale1. Avant d’esquisser le déploiement de cette théorie et de ses diverses dérivées, faisons un peu d’archéologie greimassienne.

2 :
 Algirdas J. Greimas, Du Sens II, Paris, Seuil, 1983.

En effet, les questions relatives à l’affectivité apparaissent publiquement et explicitement dans le parcours de recherches de Greimas, pour la première fois et sous la dénomination « passions », dans son séminaire de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, à la fin des années soixante-dix : après deux années consacrées aux modalités, viennent deux années dédiées aux passions. On pourrait penser que rien de permettait de prévoir cette évolution, et qu’elle ne s’explique que par les effets indirects des recherches sur les modalités : c’est en effet à cette occasion qu’en s’appuyant sur la distinction entre les « modalités du faire » et les « modalités de l’être », Greimas propose de cantonner les premières au domaine de l’action, et d’exploiter les secondes pour développer une sémiotique des passions. Il reprendra cette proposition dans Du Sens II, où il explicite tout particulièrement une conversion décisive pour la compréhension des passions, la conversion entre la « masse thymique » (répartie entre euphorie et dysphorie), d’une part, et les modalités de l’être (désirable, indispensable, inutile, etc.), qui caractérisent les relations affectivo-modales entre sujets et objets, ou, si l’on préfère, les propriétés modales et passionnelles de toute interaction2.

3 :
 Sémantique structurale, op. cit.,p. 8. (Par la suite, numéro de page dans le texte.)

Pourtant, l’affect n’est pas entièrement absent des préoccupations de l’auteur de Sémantique structurale. Tout d’abord, il propose d’emblée « de considérer la perception comme le lieu non linguistique où se situe l’appréhension de la signification »3 et poursuit en reconnaissant qu’ainsi « La sémantique se reconnaît ouvertement comme une tentative de description du monde des qualités sensibles » (p. 9). Il n’est certes pas question d’affect, mais l’ancrage phénoménologique de cette prise de position, sous l’autorité de Merleau-Ponty, implique bien que les discontinuités signifiantes sont le produit de notre activité perceptive, c’est-à-dire de la manière dont nous faisons l’expérience du « monde des qualités sensibles ». Par principe, cette expérience est elle-même indivisible : l’appréhension des discontinuités est donc inséparable de l’affect élémentaire qu’elle suscite ; on pourrait même probablement considérer que l’affect, c’est cette appréhension elle-même. Cette scène originelle de la saisie du sens se complètera peu à peu, sans pour autant que le discours de l’analyse sémantique se saisisse directement de cet hypothétique affect élémentaire.

L’effacement volontaire de l’affect dans Sémantique structurale s’explique aisément, et il est à plusieurs reprises justifié. Par exemple, à propos de la méthode de Gilbert Durand, Greimas récuse la notion de « schème », c’est-à-dire les gestes et les expériences somatiques élémentaires qui suscitent les grandes oppositions archétypales — dont la nature est en partie passionnelle —, comme relevant de « distinctions opérées au niveau extralinguistique » (p. 56). Greimas rappelle immédiatement que « Le sémiologique est, comme le langage en général, saisissable à l’intérieur de la perception et ne doit rien à la réalité extérieure… » (p. 56). Le geste et l’expérience somatique ne participeraient donc pas à la perception sémiologique, alors qu’ils concourent pourtant à structurer l’expérience que nous faisons des discontinuités qualitatives.

Greimas explique comment et pourquoi il procède ainsi ; à propos de la transformation du corpus en texte, il détaille les opérations de ce qu’il appelle la « normalisation », et notamment l’élimination des catégories comportant un « paramètre de subjectivité », à savoir celles de la personne, du temps relatif au nunc, de la deixis en général, et de la dimension phatique. Échappent de justesse à cette normalisation : les modalités (avec quelque hésitation) et l’aspect (du bout des lèvres). L’affectivité n’est pas même évoquée, mais elle relèverait elle aussi, implicitement, des catégories « subjectives » qui sont à éliminer. La procédure de réduction est la principale composante de ce qui permet d’effectuer l’ « objectivation » du texte à partir du corpus.

Dès lors, il est tentant de réexaminer les moments d’émergence de l’affect dans Sémantique structurale, comme une dimension contenue et volontairement réduite, et qui pourtant affleure à plusieurs reprises dans l’argumentation.

Dans le développement consacré à l’isotopie, Greimas repère par exemple le rôle de la proprioception :

On dirait que tout se passe comme si, au niveau de la perception où nous situons ces figures, une catégorie subjective, proprioceptive, venait à leur rencontre pour les binariser dans une sorte d’apriori intégré à la perception même. (pp. 86-87)

Tout est déjà joué : la proprioception comporte un paramètre « subjectif ». Suit alors un commentaire sur le rôle de la distinction entre euphorie et dysphorie, les deux pôles de la thymie (p. 86). Voilà donc le corps sensible et sa proprioceptivité, une fois réduits à la thymie, qui pourraient réintégrer la saisie perceptive de la signification. En somme, sous cette condition de réduction à la catégorie thymico-proprioceptive, l’expérience somatique (cf. supra) et l’affect pourraient être reconnus comme participant à la perception des discontinuités sémantiques. Premier affleurement, suivi du premier refoulement : immédiatement, l’univers sémantique est exclusivement réparti entre deux types de classèmes : E, pour Extéroceptivité (la dimension dite « cosmologique ») et I, pour Intéroceptivité (la dimension dite « noologique »). Exit l’éventuel classème P, pour Proprioceptivité, qui n’est plus même évoqué.

Peu après, ce sont les conditions du « vécu » qui affleurent : dans l’étude de la manifestation discursive, et plus précisément des « micro-univers sémantiques », Greimas s’efforce en effet de préciser sous quelles conditions serait envisageable une saisie simultanée de tous les éléments constitutifs d’un univers de signification (une « perception synchronique » écrit-il, p. 127). Pour ce faire, et en partant de la nécessaire segmentation du discours en phrases et en segments cohérents et saisissables, il extrapole la notion plus générale de « micro-univers ». Les micro-univers sémantiques résultent de l’« éclatement » de l’univers sémantique en général, en vue d’une adaptation aux limites de la saisie perceptive, et aux contraintes de la mise en discours. Ils s’organisent en général autour d’un prédicat et de ses actants. Ils sont en outre les seuls produits de la segmentation (l’« éclatement ») de l’univers sémantique qui soient susceptibles d’être « perçus, mémorisés et “vécus” » (p. 127). Mais la constitution interne de ces micro-univers, qui pourrait expliquer pourquoi ils peuvent être « vécus », est écartée, et une typologie générale se met en place : effacement provisoire du « vécu » et de l’expérience directe et immédiate des assemblages sémiques dénommés « micro-univers ».

Greimas reviendra pourtant plus loin sur la structure interne de ces « micro-univers sémantiques », avec la réflexion sur les actants et les prédicats. Il note déjà le « caractère modal » des catégories actantielles, lequel participe au caractère « spectaculaire » des micro-univers sémantiques :

Il faut établir, en utilisant ces catégories modales, une typologie des modes d’existence, sous la forme de structures actantielles simples, des micro-univers sémantiques, dont les contenus [...] ne constituent que des variables. (p. 133)

Le caractère modal des actants sera explicité plus loin, mais en ce point du raisonnement, il inspire une surprenante digression : la dimension modale des micro-univers sémantiques, et les modes d’existence qu’elle caractérise et distingue, relèveraient de l’épistémologie linguistique. Greimas commente : « la structure du message impose une certaine vision du monde » (p. 133). D’où la perspective d’une typologie des modes d’existence, qui serait « une typologie des spectacles ainsi constitués », et également une typologie des « conditions linguistiques de la connaissance du monde » (p. 133).

Quand, dans Sémantique structurale, Greimas évoque les « modes d’existence », il ne vise ni principalement ni explicitement ce qu’ils deviendront ultérieurement, à savoir la série virtuel, actuel, potentiel, réel : il vise plus généralement l’inflexion existentielle que procure telle ou telle coloration modale des interactions entre actants. L’hypothèse sous-jacente est que notre appréhension sensible de l’univers sémantique (dans la perception, dit-il) y découvre un « spectacle » actantiel, et que la signification de ce spectacle ne peut être appréhendée qu’à travers l’identification d’une modalité dominante (savoir, pouvoir ou vouloir) ; cette modalité dominante instaure alors un « mode d’existence » spécifique, cognitif, potestif ou volitif.

4 :
Etienne Souriau, Les différents modes d’existence. Suivi de l’Œuvre à faire (précédé d'une introduction « Le sphinx de (...)
5 :
 E. Souriau, Les Deux Cent Mille situations dramatiques, Paris, Flammarion, 1950.

Ceci est très précisément la voie ouverte par Etienne Souriau dans son étude Les différents modes d’existence4. Pour ce dernier, les modes d’existence sont induits par des inflexions de l’expérience qui peuvent être de nature modale, aspectuelle ou jonctive. Greimas évoquera Souriau à propos de la typologie des actants, mais pour un autre de ses livres, Les Deux Cent Mille situations dramatiques5. A propos des modes d’existence, Souriau n’évoque pas l’affect, mais il n’en est pas très éloigné, puisque l’instauration des modes d’existence procède chez lui de l’expérience intime et élémentaire que nous faisons de ces « altérations » (modales, aspectuelles, etc.) du cours d’existence : il s’agit bien de caractériser la manière dont ces altérations nous affectent dans l’expérience.

6 :
 A.J. Greimas, De l’Imperfection, Périgueux, Fanlac, 1987.

Cette parenté entre Les différents modes d’existence de Souriau et Sémantique structurale de Greimas, à propos des modes d’existence, sera sans lendemain direct. Mais la question reviendra, bien plus tard, dans De l’Imperfection6. Le ton y est bien différent de celui de Sémantique structurale, mais à certains égards, ce ne sont que nuances terminologiques : esthésie au lieu de perception, déviations du sens au lieu de modalités, ou encore mondes au lieu d’univers. Il s’agit toujours, quinze ans plus tard, de trouver dans l’expérience sensible les déviations qui sont la clé de mondes signifiants alternatifs, c’est-à-dire de modes d’existence sémiotiques différents.

C’est donc bien la réflexion sur les actants qui suscite régulièrement dans Sémantique structurale l’affleurement de l’affect. Déjà, en examinant la possibilité de transformer des fonctions narratives redondantes en qualifications des actants, Greimas note par exemple que l’itération de la fonction « il se sauva » autorise sa transformation en qualification, « peur », de même que l’itération de fonctions comportant des modalités comme « ‘savoir’ ou ‘pouvoir’ les transforment en qualités permanentes » (p. 165). Peu après, en évoquant l’investissement thématique des actants, il reproduit la liste des forces thématiques de Souriau, qui sont entièrement formulées en termes affectifs et passionnels : la thématisation des actants serait donc d’ordre passionnel. Greimas réduit cet inventaire à la distinction « obsession vs phobie », pour la renvoyer finalement « au contenu sémantique soit de l’actant-sujet soit de l’actant-objet, qui peut leur être attribué par d’autres procédures, par l’analyse qualificative notamment » (p. 182). Il conclura ensuite, après réduction des fonctions proppiennes :

Sans qu’on ose se prononcer, pour l’instant, sur la nature de la corrélation entre les valeurs qui constituent l’enjeu du récit et les catégories modales constitutives du modèle actantiel, l’existence de cette corrélation apporte la confirmation du caractère de grande généralité que possèdent les unes et les autres. (p. 209)

Et c’est justement sur cette corrélation – l’articulation entre les valeurs narratives et les qualifications modales des actants – qu’en « osant se prononcer », Greimas développera plus tard sa théorie des passions. C’est très précisément en revenant sur la distinction « obsession / phobie », reformulée dans les termes de la catégorie thymique, qu’il fera le lien entre d’un côté la polarisation des valeurs narratives et de l’autre la modalisation du spectacle actantiel. La déviation ou l’inflexion modale « affecte » et oriente (positivement ou négativement) l’expérience sensible, et cette orientation infléchit elle-même les valeurs narratives impliquées dans les relations entre actants.

2. De la sémiotique de l’action à la sémiotique des passions

2.1. L’objectivation de la forme sémiotique des passions

La possibilité d’accéder à la forme sémiotique des passions est donc déjà en germe dans les réflexions sur les micro-univers sémantiques, sur leur organisation actantielle et leur coloration modale. La forme en question se constituera à l’intersection, déjà identifiée dans Sémantique structurale, entre les valeurs narratives et les relations inter-actantielles modalisées.

7 :
 In Bulletin du Groupe de Recherches Sémio-linguistiques, 9, 1979, pp. 9-19. Repris dans Du sens II, Paris, Seuil, 1983, pp. 93-102.

Le premier article de Greimas laissant entrevoir la possibilité d’une sémiotique des passions : « De la modalisation de l’être »7 pose la distinction entre la compétence modale du sujet narratif, et son existence modale : c’est le résultat ultime de ce qu’il envisageait dans Sémantique structurale, la transformation des fonctions redondantes en qualifications permanentes. La catégorie des « modalités de l’être » (devoir-être, vouloir-être, pouvoir-être, etc.) est définie par rapport à une catégorie plus profonde qui n’appartient pas à la schématisation narrative, la « phorie » (ce qui porte vers...). Les deux catégories renvoient à la même substance (elles sont homologues), mais elles n’ont pas la même forme (elles sont hétéromorphes). La conversion de l’une dans l’autre s’obtient par la division de la phorie en plusieurs dimensions modales : c’est ainsi que les deux pôles de la phorie, l’euphorie et la dysphorie, seront réarticulés dans les variétés respectives du vouloir-être (désirable / indésirable), du devoir-être (indispensable / nuisible), du pouvoir-être (possible / impossible), etc.

Cette proposition permet d’accéder à la forme passionnelle, sans pour autant réintroduire le « paramètre de subjectivité » que Greimas s’efforçait d’éliminer. La forme passionnelle se situe bien à l’intersection des contenus modaux définissant les états affectifs des sujets, des processus de valorisation axiologique, et de la « masse thymique » : la phorie, qui est donnée pour le contenu formel élémentaire issu de la proprioception, d’un côté polarise les systèmes de valeurs, et d’autre côté génère, par division et conversion, les modalisations de l’existence (ou existence modale).

8 :
 Roland Barthes, Fragments d’un discours amoureux, Paris, Seuil, 1977.

Mais l’objectivation (et notamment la réduction de tout ce qui relève des conditions d’énonciation et des positions subjectives) interdit de faire le lien avec ce qui se développe parallèlement en linguistique – la linguistique énonciative développe en effet une composante affective au sein de ce qu’on appelle la modalisation énonciative — et aussi en sémiologie. Barthes procède en effet, dans Fragments d’un discours amoureux8, exactement à l’inverse : peu de considération pour la forme donnée à l’affect, encore moins pour ses composants sémantiques, mais en revanche, une énonciation passionnée qui se déploie en scènes successives :

9 :
 Op. cit., p. 7.

On a donc substitué à la description du discours amoureux sa simulation, et l’on a rendu à ce discours sa personne fondamentale, qui est le je, de façon à mettre en scène une énonciation, non une analyse. C’est un portrait, si l’on veut, qui est proposé ; mais ce portrait n’est pas psychologique ; il est structural : il donne à lire une place de parole : la place de quelqu’un qui parle en lui-même, amoureusement.9

On peut comprendre que ces considérations énonciatives puissent être tenues à l’écart tant qu’il n’est question que de l’organisation sémantique des parcours narratifs objectivés. En revanche, l’analyse des passions, impliquant la proprioception et la thymie, et donc le rôle du corps dans la sémiose et son énonciation, exerce sur le principe de l’objectivation méthodologique une pression critique, et suscite des solutions alternatives, sur lesquelles nous reviendrons.

10 :
 « De la colère. Etude de sémantique lexicale », Actes Sémiotiques - Documents, 27, 1981, pp. 9-27, repris dans Du Sens II, op. (...)

Greimas lui-même change peu à peu d’angle d’approche : sans renoncer au fondement modal des passions, il s’interroge plus précisément sur la passion comme séquence, et propose quelques analyses syntagmatiques qui semblent directement issues de la réflexion sur le caractère spectaculaire des « micro-univers » de Sémantique structurale : celle de la colère, dont les trois segments — « frustration », « mécontentement », « agressivité »10 — sont des scènes d’interaction où apparaît une dimension modale constante et qui dirige la chaîne, celle de l’attente fiduciaire. Mais l’analyse de cette dimension modale fait apparaître une nouvelle propriété des modalités : non seulement elles sémantisent les actants, (et « colorent » un mode d’existence) mais en outre elles les impliquent dans une tension qui demande résolution. La confiance est un investissement actantiel complexe, constitué à la fois d’un croire et d’une attente, d’un côté un constituant modal et de l’autre un exposant tensif. Dès lors, le parcours des interactions entre actants s’étire entre l’actualisation de la tension et sa résolution : dans le cas de la colère, la résolution est une explosion, une dépense immédiate d’énergie, au détriment de la rétention et de la patience qu’imposerait une vengeance.

Les tensions en question sont des propriétés du procès, et non du système. Elles peuvent être dérivées des modalités, à condition de considérer ces dernières non seulement comme des classèmes dont l’unique rôle serait d’unifier les scènes prédicatives des micro-univers sémantiques, mais aussi comme des quanta d’énergie potentielle, qui soutiennent le procès en cours d’accomplissement. La question se déplace alors : ces phénomènes tensifs doivent-ils être seulement considérés comme inhérents à la manifestation et à la mise en discours ? ou bien relèvent-ils déjà aussi du système immanent, dont il faut alors réviser la conception ?

2.2. La solution tensive

11 :
 Algirdas J. Greimas et Jacques Fontanille, Sémiotique des passions. Des états de choses aux états d’âme, Paris, Seuil, 1991.

Dans Sémiotique des passions11, la tensivité apparaît tout d’abord comme une propriété commune à un ensemble de catégories qui semblent maintenant, à côté des modalisations, nécessaires à la description des passions : l’aspectualité des procès (comme dans le cas de la colère), mais aussi l’intensité et la quantité, qui structurent toute la dimension affective. La tensivité ne peut donc apparaître au dernier moment de la mise en discours, et il faut alors en prévoir la place en immanence.

La tensivité devient de ce fait le corrélat indispensable de la phorie, et la réunion des deux permet alors d’avancer le concept d’espace tensivo-phorique, où seraient définies les préconditions de la signification, et où se situerait le sentir minimal. Si, depuis Sémantique structurale, la perception est le lieu non linguistique où sont appréhendées les discontinuités de la signification, le sentir sera, à partir de Sémiotique des passions, le lieu non linguistique (ou « pré-sémiotique ») où ces discontinuités sont d’abord éprouvées comme des tensions du sens.

12 :
 Jacques Fontanille et Claude Zilberberg, Tension et signification, Liège, Mardaga, 1998.

Pour Zilberberg et Fontanille, dans Tension et signification12, la tensivité peut être elle-même divisée en deux catégories concurrentes et solidaires, dont les relations sont au principe même des variations de la tensivité. L’une est l’intensité : la force, l’énergie, l’affect, et l’autre est l’étendue : la quantité, le déploiement, l’espace et le temps, la cognition.

L’énergie et l’intensité

L’intensité a pour corrélat phénoménologique la proprioceptivité, la sensibilité du corps propre qui sert de médiateur entre les deux plans de la sémiose. L’intensité appartiendrait donc au classème P, dont nous avons signalé l’évocation puis le refoulement dans Sémantique structurale. Mais elle ne peut pas être réduite ainsi, en raison d’une part de son caractère graduel, qui se prête mal à une analyse classématique, et d’autre part en raison de la substance à laquelle elle donne forme, celle des énergies du corps propre, qui relèverait plutôt de la « masse thymique » et de la phorie. La proprioception est une des dimensions de la perception sémiotique, et on ne peut y intégrer les énergies et leur intensité qu’en redéfinissant le rôle de cette perception : elle ne saisirait alors les discontinuités de la signification qu’en éprouvant (au préalable ? parallèlement ? consécutivement ?) les tensions (et notamment les fluctuations de l’intensité) dont elles émanent.

La sémiotique tensive ira même plus loin, notamment dans la version développée par Claude Zilberberg, en réduisant les discontinuités elles-mêmes à des déséquilibres extrêmes dans les tensions entre intensité et étendue. Ainsi oppose-t-il les valeurs d’absolu aux valeurs d’univers :

13 :
 Claude Zilberberg, Des formes de vie aux valeurs, Paris, Presses Universitaires de France, 2011, p. 18.

Une valeur conjuguant une intensité extrême et une extension réduite à l’unité, sera dite absolue. […] L’un étant unique, les valeurs d’absolu affirment l’éclat, terme suprême des plus hautes visées.13

Dans l’analyse des parcours passionnels, et notamment de l’agencement des modalités qui les sous-tendent, on doit donc prévoir le rôle de ces énergies du corps propre, qui distribuent des intensités variables tout au long de la chaîne des modalisations. Par exemple, l’analyse d’une réaction impulsive mettra en évidence une distribution inégale de l’intensité sur la série vouloir, pouvoir, savoir. La réaction impulsive se caractérise par son immédiateté, de telle sorte qu’aucune délibération (savoir) ne la précède, que le passage à l’acte ne peut même pas être attribué à une décision (vouloir), et peut même être considéré comme involontaire. Le seul mouvement réactif, porté par une intense capacité à agir (le pouvoir faire) suffit. L’intensité marque ainsi, de sa force ou de sa faiblesse, chacun des constituants de la chaîne syntagmatique, de sorte que certains deviennent des constituants directeurs, et d’autres, des constituants régis.

L’étendue et la quantité

La quantité intervient de deux manières complémentaires dans la forme sémiotique des passions. Tout d’abord, et sur le fond des premières suggestions apparues dans Sémantique structurale, le nombre des occurrences (que ce soit en termes de fonctions narratives, de scènes prédicatives, ou d’événements et d’états) est une composante de la qualification passionnelle des actants : il faut une certaine récurrence ou une certaine durée de la « fuite » pour qu’on puisse inférer la « peur », et plus encore le rôle « peureux ». On a déjà noté que Greimas avait repéré, dans la liste des forces thématiques de Souriau, l’omniprésence de l’ « obsession » (et de son corrélat négatif, la « phobie ») : l’une et l’autre impliquent l’itération, et même une itération qui se maintient sous la pression d’une intensité (la « force », selon Souriau).

Mais la relation entre quantité et intensité peut s’inverser : entre la fierté et la susceptibilité, l’intensité de la réaction passionnelle s’affaiblit, en même temps que le nombre d’occurrences augmente : la fierté ne s’exprime qu’à l’occasion d’un petit nombre d’événements dont le caractère dysphorique est jugé particulièrement intense, alors que la susceptibilité se saisira de toutes les occasions, dont l’intensité est imperceptible et dont les occurrences sont en général imprévisibles. En ce cas, l’intensité est d’autant plus faible que l’itération est nombreuse. De même, l’avarice peut s’exercer sur un seul objet, intense et massif (un patrimoine, un trésor, etc.) alors que la pingrerie impose une accumulation systématique d’objets dont aucun séparément ne mobilise une forte intensité.

La quantité contribue à l’analyse des passions sous une deuxième forme, et sous le contrôle de l’intensité : cette forme est celle de la cohésion d’un tout constitué de parties. Dans l’itération, soit des prédicats, soit des sujets, soit des objets, la perception des tensions sémantiques doit trouver un principe unificateur, un principe méréologique. Car les affects, en raison de la distribution inégale et variable de l’intensité, mettent à mal la stabilité des identités dans le parcours passionnel, et les reconfigurent en permanence. La distribution des affects dissocie ou agglomère les modalités, intensifie un rôle et suspend tous les autres, ou rassemble les rôles autour d’un seul, etc. La passion serait ce liant plus ou moins efficace qui assure la consistance du tout, et notamment du spectacle de la scène prédicative que Greimas avait identifié dans Sémantique structurale. La nature des totalités engagées dans les processus passionnels, et notamment leur moment d’unité, constitue sans doute un des plus beaux sujets de recherche (et parmi les plus inattendus), pour la sémiotique des passions.

Intensité et étendue

14 :
 Op. cit.

Intensité et étendue sont les composants sémantiques de la tensivité. Ces deux composants sont indissociables, ils se présupposent l’un l’autre, ils se renforcent ou s’affaiblissent réciproquement. Claude Zilberberg prend à cet égard deux positions qui méritent discussion14. La première consiste à affirmer que l’intensité dirige l’étendue, et que par conséquent elle la précède dans la constitution de la catégorie générale « tensivité ». La seconde consiste à ne prendre en considération que les situations où l’intensité et l’étendue se combattent et évoluent solidairement en sens inverse, c’est-à-dire à exclure la tension de convergence pour ne retenir que la tension d’inversion.

15 :
 Op. cit., p. 8.

La première de ces positions, la prééminence de l’intensité est fondée ainsi : « Pour la sémiotique tensive, les grandeurs intenses sont de l’ordre de l’affect, et à ce titre, elles régissent les grandeurs extenses »15. Claude Zilberberg précise peu après :

16 :
 Op. cit., p. 9.

La tensivité n’a donc pas de lieu propre : elle n’est que le lieu de rencontre, le point de fusion, la ligne de front où l’intensité se saisit de l’extensité, où un plan du contenu intensif se joint à un plan de l’expression extensif. La théorie elle-même devient une sémiose.16

Cette position, séduisante en raison de la simplification qu’elle apporte au dispositif théorique, pourrait même être consensuelle, puisqu’elle place le sensible et l’affect du côté des grandeurs régissantes (l’intensité est régissante), et l’intelligible et la cognition du côté des grandeurs régies (l’étendue est régie). Elle serait alors compatible avec la direction engagée par Greimas lui-même dans De l’Imperfection, qui place l’esthésie au point de départ de la constitution des modes d’existence sémiotique. Elle serait également en phase avec les propositions de Landowski, dont l’analyse des interactions donne également la prééminence à leur saisie dans l’expérience, dans le vécu sensible et affectif de la rencontre, de l’aléa et de l’ajustement.

Au risque de passer pour moins consensuel, nous devons néanmoins nous interroger sur les implications épistémologiques d’un tel choix. Le problème posé, dans les termes mêmes de Sémantique structurale, est celui de l’organisation de la perception sémiotique, « lieu non linguistique » où sont saisies les articulations de la signification. Comme nous le signalons ci-dessus, il s’agit même de préciser quelles sont les relations (de détermination et de rection) entre la perception des discontinuités et celle des tensions. Nous pourrions même ajouter : au nom de quoi le sensible et l’affect relèveraient-ils de la seule intensité ? Pour ébaucher une réponse, nous nous référons aux travaux de Jean-François Bordron, dont la contribution est indispensable pour comprendre ce qui se passe dans ce lieu sémiotique, mais non linguistique, qu’est la perception.

17 :
 Jean-François Bordron, L’iconicité et ses images, Paris, Presses Universitaires de France, 2011, p. 157.

Dans le chapitre « Iconicité » de son ouvrage L’iconicité et ses images, Bordron commence par faire observer que le point de départ de la démarche structuraliste, c’est qu’« il existe des substances et des flux auxquels on peut donner forme » et que la signification est la mise en forme de ces substances, et de ces flux-forces17. Mais le mouvement de mise en forme peut partir de deux aspects ontologiques, entre lesquels Bordron ne tranche pas : soit une composition d’entités autonomes qu’il faut mettre en relation comme des parties discontinues, appelées à constituer une totalité, soit une composition de flux et de forces, dont il faut identifier les principes de régulation pour constituer un processus globalement intelligible.

Dans la conception développée par Bordron, et inspirée par Kant, c’est le moment d’appréhension qui permet d’identifier à quoi le mouvement de composition aura affaire : l’appréhension est de l’ordre du constat d’existence (il y a quelque chosequi affecte la perception), et ce « quelque chose » peut être soit un ensemble de parties-entités discontinues, soit un ensemble de flux-forces à réguler, soit, le plus souvent, les deux à la fois. C’est donc dans ce moment de l’appréhension (Greimas évoquait lui aussi, dans Sémantique structurale, la perception qui « appréhende » la signification) que peuvent être repérés soit des discontinuités entre des entités, soit des flux et des tensions entre des forces et leurs directions, ou encore le mélange indissociable des deux.

18 :
 Op. cit., p. 168.
19 :
 Loc. cit.

Le moment suivant, celui qui « iconise », est celui de la composition proprement dite, et de sa stabilisation. Le troisième moment sera celui de la symbolisation, qui projette des « règles » sur les résultats du deuxième moment, sur la composition iconique. Conformément au principe de l’analyse structurale, la composition cherche et établit des dépendances. Du côté des entités discontinues (premier cas ontologique), ce sont des dépendances libres : selon Bordron, les dépendances sont libres « lorsque les parties d’un tout peuvent être conçues indépendamment les unes des autres »18. Du côté des flux et des forces (second cas ontologique), ce sont des dépendances liées qui, selon Bordron, « unissent entre elles les parties d’un tout lorsque ces parties ne peuvent être conçues les unes sans les autres »19. Les dépendances libres seraient donc du côté des discontinuités, et les dépendances liées, du côté de la continuité.

20 :
 Jean-François Bordron, « Les objets en parties », Langages, 103, 1991.
21 :
 L’iconicité et ses images, op. cit., p. 174.

Le traitement des dépendances liées est d’inspiration tensive : Bordron propose, au lieu d’une simple duplication entre intensité et étendue, une triplication : la quantité (matière), la qualité (intensité) et la relation (forme). Le principe en est tensif, quoique dans un sens un peu différent de celui qui a cours dans la sémiotique tensive, dans la mesure où ces trois catégories ne peuvent évoluer qu’en liaison les unes avec les autres, tout en conservant quelque autonomie. Le traitement des dépendances libres est en revanche d’inspiration méréologique : reprenant son article fondateur « Les objets en parties »20, Bordron distingue plusieurs types de totalités, selon les différents types de liaisons qui associent leurs parties : les configurations, les architectures, les agglomérations, les réseaux, et les fusions21.

22 :
 On peut rapprocher ces réflexions, inspirées par la sémiotique de la perception de Bordron, des premières formulations de la (...)

Revenons à notre problème initial : qui est premier ? la perception des forces intensives ? ou bien la perception des discontinuités extensives ? L’une et l’autre sollicitent à la fois une appréhension sensible et une construction intelligible. Si l’on interroge la perception sémiotique, à la suite de Bordron, toute décision à cet égard serait inspirée par un parti pris ontologique, puisqu’il faudrait trancher non pas entre deux modes de construction sémiotique (en phase 2), mais d’abord entre deux modes d’appréhension sensible des ontologies sous-jacentes (en phase 1). Les modes de composition et de structuration découlent des modes d’appréhension : la construction sémiotique ne choisit pas entre les deux modes d’appréhension, elle leur succède, elle en recueille les résultats et elle leur donne forme22.

Décider, comme le fait Zilberberg, que l’intensité et l’affect sont « régissants » est donc un choix d’horizon ontologique, dont découle une sémiotique toute entière, marquée par ce choix. La sémiotique structurale de Greimas avait, dans les années soixante à quatre-vingt, fait le choix de l’autre horizon ontologique, celui des discontinuités.

23 :
 Sémantique structurale, op. cit., p. 18.

Peut-on imaginer une sémiotique future qui, à l’image de la démarche entreprise par Bordron, ne ferait pas de choix ontologique préalable, mais qui s’intéresserait au contraire à l’instauration d’ontologies multiples et complexes, engendrées par la cohabitation, la concurrence ou la collusion entre les deux modes de structuration et de composition : celui des grandeurs discontinues et des compositions méréologiques, et celui des grandeurs continues, énergétiques, et fluentes ? Cela semble toujours possible, car le choix ontologique dont nous discutons est presque toujours, chez ceux qui le font, une prémisse indiscutée. Chez Greimas, le choix des discontinuités est renvoyé à « l’inventaire épistémologique des postulats non analysés »23, et il accompagne ce choix d’un commentaire à l’enthousiasme très mesuré :

24 :
 Loc. cit.

La seule façon d’aborder, à l’heure actuelle, le problème de la signification consiste à affirmer l’existence de discontinuités, et celle d’écarts différentiels […], sans se préoccuper de la nature des différences perçues. [Les italiques sont de notre fait].24

Quant à Zilberberg, faisant le choix inverse quarante-cinq ans plus tard, il ne s’embarrasse d’aucune précaution. Pour situer la tensivité d’un point de vue épistémologique, il fait appel à Cassirer et le commente :

25 :
 Des formes de vie aux valeurs, op. cit., p. 9.

La tensivité n’a donc pas de contenu propre. […] il s’agit plutôt d’un protolangage, ainsi que le laisse entendre Cassirer : « Sans le fait qu’un sens se manifeste dans certains vécus perceptifs, l’existence resterait muette pour nous ». Tout se passe comme si l’énoncé fondateur énonçait : Au commencement était l’affect25

En effet, « on fera comme si » vécu = affect = intensité.

26 :
 Dans Les interactions risquées, Nouveaux actes sémiotiques, Limoges, Pulim, 2005.

L’un et l’autre se réfèrent à la perception du sens, le premier pour affirmer qu’actuellement seuls les perçus discontinus doivent être retenus, et le second pour affirmer intemporellement qu’il n’y a même que des perçus affectifs. L’analyse systématique de cette perception sémiotique, telle que Bordron la conduit, nous incite à penser que l’un et l’autre retiennent seulement une moitié des perçus sémiotiques. En somme, le choix ontologique n’est ni nécessaire ni même souhaitable : l’articulation entre ces deux manières d’appréhender le sens, et avec quelques autres qui sont sans doute encore à découvrir, est une des tâches principales d’une sémiotique qui se voudrait vraiment « générale ». Et en cherchant ces articulations, que ce soient des oppositions ou des tensions, des tris ou des mélanges, nous aboutirions, tout comme Landowski construisant patiemment des régimes de sens26, à une vision proprement structurale des modes d’existence qui donnent forme aux différents types de mondes où se produisent les sémioses.

La seconde position de Zilberberg, concernant l’exclusion des tensions de convergence entre l’intensité et l’étendue, a une moindre portée, mais d’aussi grands inconvénients. Tout d’abord, elle n’est jamais discutée et décidée, c’est une exclusion de fait et implicite, sans autre justification qu’un usage récurrent. Ensuite, ce qu’elle exclut est pourtant pertinent, dans le cadre même de la sémiotique tensive, et attesté dans l’analyse concrète. Prenons l’exemple de la distinction des valeurs d’absolu et des valeurs d’univers : les unes portent tout l’éclat de l’intensité, au prix d’une réduction drastique de l’étendue (et notamment du nombre d’adhérents) ; les autres bénéficient de l’extension et d’une diffusion maximales, au prix d’un affaiblissement radical de l’intensité. La structure tensive ainsi conçue a alors la forme suivante :

Sont ainsi exclues : 1) les valeurs que l’on pourrait qualifier de « valeurs de distinction », de faible intensité et de diffusion restreinte, et 2) les valeurs universelles qui suscitent une très forte adhésion collective. Le modèle ainsi réduit ne ferait donc aucune place ni aux adhésions fragiles et individuelles, disons « marginales », ni aux adhésions massives et intenses. Par exemple : aucune place dans ce modèle réduit pour le mouvement des indignés ou pour les grandes manifestations nationales qui ont eu lieu en France à la suite des attaques terroristes. En réintroduisant ces deux autres types de valeurs, qui reposent sur la convergence des évolutions respectives de l’intensité et de l’étendue (affaiblissement ou renforcement convergents sur les deux dimensions), il faut redistribuer les valeurs d’univers en deux types : d’un côté les valeurs universelles, d’adhésion forte et massive, et de l’autre les simples valeurs de partage, largement diffusées mais faiblement assumées. Le diagramme tensif ci-dessous bénéficie de cette redistribution.

L’exemple des types de valeurs n’est qu’un cas parmi bien d’autres : l’analyse tensive de n’importe quelle catégorie sur le seul fondement de la tension inverse entre l’intensité et l’étendue est une perpétuation de la binarité, alors que la prise en compte de toutes les tensions possibles entre intensité et étendue ouvre le champ à de plus nombreuses variétés. On peut noter également, notamment s’agissant des types de valeurs, que le choix indiscuté d’une seule des tensions possibles n’est pas sans induire quelques effets idéologiques.

Nous évoquions ci-dessus, à la suite de Greimas, la distinction, dans l’inventaire des forces thématiques et passionnelles de Souriau, entre obsession et phobie : voilà bien deux cas où l’intensité et la force d’une passion se renforcent du nombre de leurs occurrences. La durée et la fréquence sont même ici des indications de la puissance et de la profondeur de l’affect. Les passions empruntent donc toutes les combinaisons de l’intensité et de l’étendue, et se transforment non seulement par les variations propres à chaque type de tension (à l’intérieur de la tension d’inversion entre intensité et étendue, ou à l’intérieur de la tension de convergence), mais également par la variation entre les deux types de tensions (passage de l’inversion à la convergence, et réciproquement). Dans ce dernier cas, par exemple, la phobie (intensité et étendue maximales) peut se réduire à une épouvante ponctuelle (intensité maximale et étendue restreinte) ou à une vague appréhension inquiète (extension maximale et intensité faible).

L’architecture générale d’une sémiotique des passions se dessine ainsi, en complément d’une sémiotique de l’action :

27 :
 Louis Hjelmslev, « La syllabe en tant qu'unité structurale », Nouveaux Essais, Paris, PUF, 1985, pp. 165-171.

1) A la surface du discours, on repère deux types de manifestations : les affleurements des variations phoriques et des variations tensives, et où l’on peut distinguer, sur un principe déjà établi par Hjelmslev27, des “constituants” (les segments, dans une autre terminologie) et des “exposants” (les facteurs « suprasegmentaux », selon cette même autre terminologie). D’un côté les constituants modaux, issus de la phorie, et de l’autre côté les exposants tensifs, issus de la tensivité. Les uns manifestent les états affectifs par des associations de modalités (pouvoir, savoir, vouloir, devoir et croire), les autres, par des variations de l’intensité et de la quantité discursives, de l’aspect et du rythme notamment.

2) En profondeur, les deux dimensions de l’espace tensivo-phorique, la tensivité et la phorie, résultent globalement de l’expérience sensible, de l’appréhension et de la composition respectives des flux et des forces, d’une part, et des liens entre parties discontinues, d’autre part. La première statue sur les dépendances entre l’extension des flux et l’intensité des forces. La seconde statue sur les dépendances entre les totalités constituées. La phorie, en effet « porte vers », et suscite du lien entre les entités à réunir. Dans son acception restreinte, elle ne concernerait que le lien entre l’actant éprouvant et l’actant éprouvé. Dans l’acception étendue que nous envisageons à la suite de Bordron (il s’agit des dépendances libres) toutes les entités actantielles sont concernées, dont au moins une d’entre elles devrait être de nature subjective, pour éprouver une « empathie » à l’égard des autres, empathie qui la conduit à « faire ou ne pas faire partie de… ».

3. Des passions sans nom et pourtant éprouvées

28 :
 Anne Hénault, Le pouvoir comme passion, Paris, Presses Universitaires de France, 1994.

Le concept d’éprouvé (ou éprouver) apparaît dans le livre d’Anne Hénault, Le pouvoir comme passion : il s’agit d’une tentative, radicale, et en partant d’un corpus qui s’y prête, (i) pour dégager une dimension passionnelle du discours qui ne dépende ni de la lexicalisation de l’affectivité, ni même d’une mise en discours explicite (ii) pour se placer résolument dans la perspective d’une sémiotique du continu et de la modulation des intensités vécues, et (iii) pour repérer, partout où elle affleure linguistiquement, la « vibration intime » de l’éprouver28.

29 :
 Op. cit., p. 4.
30 :
 Op. cit., p. 5.
31 :
 Op. cit., p. 8.
32 :
 Op. cit., p. 10.

Hénault adopte résolument la perspective continuiste des flux et des forces, en renvoyant celle des discontinuités au domaine de l’action et de la cognition29. Le signifié de l’éprouver, précise-t-elle, est d’abord « musculaire, glandulaire, épidermique bien avant de frapper le plan verbal »30. Autrement dit, c’est le corps sensible qui procure ces signifiés. Hénault situe en outre les expressions de l’éprouver sur la dimension suprasegmentale du discours31, entendue comme le lieu où se produisent la « captation et même une contagion d’humeurs »32. Les outils de l’analyse (segments narratifs et passionnels, phorie, aspect, tempo et variation de l’intensité) sont identiques à ceux de Sémiotique des passions, mais la différence revendiquée est essentielle : pour la première fois dans les recherches sémiotiques sur les passions, Hénault vise le discours ému et sensible en tant que tel, et non la reconstruction et l’extension au discours d’une passion-lexème pré-identifiée.

Face à un discours d’apparence impassible (celui du Journal de Renault d’Andilly), l’analyse ne peut se raccrocher à aucun signe conventionnel et à aucun étiquetage lexical ou séquentiel des rôles passionnels, des comportements ou des états d’âme. Elle doit se saisir des moindres fluctuations de l’intensité et de la phorie, pour capter l’émergence du passionnel, là où, par convention de genre ou d’interaction sociale, il n’a pas droit de cité, et avant même la catégorisation de l’affectivité en sentiments et en passions identifiables. Certes, la passion principale peut être reconnue (il s’agit de l’ambition et des effets affectifs de la compétition pour les honneurs), mais par ascèse méthodologique, Hénault n’accorde aucune pertinence à cette passion-lexème, et s’en tient à la description des effets rythmiques et tensifs des fluctuations de l’humeur.

La question se pose alors de l’homogénéité de ces affleurements passionnels, et de la constitution d’un ou plusieurs parcours globalement homogènes et signifiants : c’est pourquoi l’ouvrage se termine en ouvrant sur des perspectives méréologiques (cf. supra), concernant la recherche du moment d’unité et des totalités en construction dans cette sémiotique du continu. Globalement, et en raison des fortes similitudes entre la conception développée par Greimas et celle proposée par Hénault, l’apport de cette dernière apparaît d’autant plus nettement : une méthode d’analyse des incidences textuelles de l’affect (appelé génériquement l’« éprouver ») qui soit justement strictement textuelle, et non para-lexicale.

33 :
 Eric Landowski, Passions sans nom, Paris, Presses Universitaires de France, 2004.

Eric Landowski assume également le concept de l’éprouver, qui, on le voit, s’est peu à peu substitué à celui du « sentir », proposé dans Sémiotique des passions. Il le développe de manière systématique et avec une très large ampleur, notamment dans Passions sans nom33. Dans le prolongement des propositions de De l’Imperfection, Landowski fait de l’éprouver le procès central de la présence au monde et de l’expérience que nous en faisons. Il précise et élargit ce concept : d’une part éprouver est un procès qui concerne aussi bien le monde naturel et ses objets que les autres sujets, en bref, autrui ; d’autre part, dans un cas comme dans l’autre (surtout dans l’autre), l’éprouver est l’expérience sensible d’une interaction. En somme, pour éprouver, il faut faire société : faire société avec le monde naturel, avec les objets, et bien entendu, avec d’autres sujets.

34 :
 Op. cit.,pp. 8-11.

Dans cette perspective, ce que les sémioticiens avaient pris l’habitude, avec Greimas, de dénommer « passions » devient difficilement isolable : Landowski rappelle que dans la perspective des interactions et des expériences que nous en faisons, la rencontre des corps, la confrontation à autrui, les esthésies et les affects que cela produit, et même les actions et réactions qui en découlent, sont inséparables34. Inséparables, les passions en question sont aussi le plus souvent sans nom : trop fugaces, soumises à des variations incessantes, elles ne remplissent que rarement les conditions qui permettraient à une culture et à une langue d’y reconnaître des états et des qualifications durables et stables des actants.

35 :
 Op. cit.,pp. 39-49.

Landowski prend alors ses distances avec la sémiotique des passions développée par Greimas, sur une argumentation que l’on pourrait résumer ainsi35 : tout en proclamant le lien indissoluble entre le sensible et l’intelligible, les auteurs de Sémiotique des passions ne se donnent pas les moyens (conceptuels et méthodologiques) de traiter réellement ce « mixte » indissociable ; d’une part ils privilégient les passions de rupture, sans s’attacher aux fluctuations affectives quotidiennes, et d’autre part ils maintiennent les principes d’une analyse issue de la sémiotique de l’action, notamment l’analyse modale.

36 :
 Op. cit.,pp. 89-92.

Il propose comme alternative une sémiotique de l’union (et non de la jonction), qui se caractérise principalement par un processus très original (peut-être un peu optimiste) de production du sens36 : le sens est d’emblée dans le sensible, et il émerge des corps en interaction et en co-construction, et plus précisément de la capacité de ces corps à transmettre des effets de sens par contagion (inter-corporelle). La configuration de l’union présuppose, dans l’expérience sensible, une interaction globale, et d’abord corporelle ; elle implique, comme mode de sémiose, la contagion du sens, et elle adopte comme forme de procès, équivalent à l’énonciation pratique de ce sens, l’ajustement entre les actants.

37 :
 Op. cit.,pp. 125 et 136.
38 :
 Op. cit.,pp. 150-158.

La rencontre entre les actants, qui ne sont alors que de pures potentialités, suppose une ouverture et une disponibilité réciproques : du côté du sujet de l’expérience (l’éprouvant), cette disponibilité à l’autre coïncide avec l’instauration d’un « soi », et du côté du monde, d’autrui ou de l’objet (l’éprouvé), la disponibilité à la contagion qui se prépare prend la forme d’une cohésion, d’une consistance, faite de dépendances et correspondances internes qui indiquent la voie d’une possible totalisation. Dans ce procès de co-construction des actants, les corps reçoivent des empreintes les uns des autres et ces empreintes permettent d’inscrire le procès dans le temps et l’aspect (ponctuel, duratif, itératif, etc.) des interactions37 ; à terme, elles contribuent à instaurer chez les uns et chez les autres des dispositions durables, et des habitus, portés par le corps sensible38. En somme, dans les procès d’ajustement, il faut composer la régulation des flux et des forces avec la structuration des parties en totalités (cf. supra).

Les empreintes du corps sensible peuvent aussi être considérées de deux points de vue complémentaires : du point de vue de l’acte qui les inscrit, et du point de vue de l’actant qui reçoit ces inscriptions.

39 :
 Jacques Geninasca, La parole littéraire, Paris, Presses Universitaires de France, 1997.
40 :
 Op. cit.,pp. 59-64 et 88-91.

Jacques Geninasca a tout particulièrement mis l’accent sur l’acte, qu’il appelle la saisie impressive39. On ne peut aborder ce concept qu’avec beaucoup de précautions, car Geninasca en fait usage sans le définir de manière explicite et systématique. Il accorde beaucoup de soin à la définition des deux autres types de saisies, la saisie molaire et la saisie sémantique, en de longs développements où l’opposition entre les deux semble couvrir l’ensemble des faits et phénomènes à décrire.40 La saisie molaire participe d’une rationalité pratique, donne lieu à une sémiotique (monoplane) du signe-renvoi, et privilégie le « faire référence » et les relations métonymiques. La saisie sémantique participe d’une rationalité mythique, donne lieu à une sémiotique des ensembles signifiants, et privilégie le « signifier » et les relations métaphoriques.

41 :
 Op. cit.,pp. 77-78.

La saisie impressive ne bénéficie pas de telles précautions conceptuelles. Tout d’abord, elle est également dénommée « saisie rythmique »41, à l’occasion d’une distinction entre deux types de lectures des « syntagmes sériels » : d’un côté une lecture mettant en évidence « une hiérarchie de transformations sémantiques », de l’autre côté une lecture qui conduit à

42 :
 Op. cit.,p. 77.

…éprouver [le syntagme sériel] à travers une suite d’« événements » thymiques dont il fournit la trace perceptible, comme l’aventure d’un sujet qui se reconnaît, par et à travers les moments de l’activité perceptive, une existence « qui se suffit à elle-même »…42

Suit alors la description de cette série d’événements thymiques, faite d’attentes et de surprises, de tensions et de détentes, et où la reconnaissance cognitive de la forme sérielle est indissociable des affects, euphoriques et dysphoriques, qui la scandent.

43 :
 Op. cit.,pp. 219 sq.

La saisie impressive est également impliquée dans le « regard esthétique »43, et évoquée (sans être explicitement mentionnée) dans la définition de l’existence modale, où le lien avec la dimension passionnelle est clairement affirmé :

44 :
 Op. cit.,p. 253.

Désignons par « existence modale » l’ensemble des relations, de nature thymique ou pathémique, qu’un Sujet est susceptible d’entretenir avec une chose, un paysage, une femme, une œuvre d’art […]. Dans la mesure où il est le lieu d’affects, de sentiments et de passions, le Sujet se sent exister en se découvrant partie prenante d’un monde doté de sens, dont les figures, en d’autres termes, sont tour à tour modalisées par l’étonnement, le désir, la crainte, l’admiration ou le regret.44

Si l’on pouvait s’autoriser à reconstituer le même type de chaîne conceptuelle que pour les deux autres saisies, on pourrait alors s’aventurer à dire que la saisie impressive participe d’une rationalité esthétique, qu’elle donne lieu à une sémiotique des affects et de l’existence modale, et qu’elle privilégie pour cela l’éprouver des fluctuations tensives, et celle des organisations méréologiques.

45 :
 Jacques Fontanille, Corps et sens, Paris, Presses Universitaires de France, 2011.

Le second point de vue, celui de l’actant qui reçoit l’inscription des empreintes, a été adopté dans notre ouvrage Corps et sens, où l’actant narratif a été reconfiguré en actant-corps45. La théorie des empreintes qui en découle, empreintes aussi bien des interactions passées que des interactions à venir, repose sur une composition progressive entre les figures sémiotiques du corps (corps-enveloppe, corps-chair, corps-point, corps-creux) et les mouvements respectifs typiques de chacune de ces figures corporelles (déformations, motions intimes, déplacements, animation interne).

Les corps en interaction sont marqués (soit par rémanence, soit par anticipation) par (ou en vue de) ces interactions. Ces marquages constituent la mémoire (ou la disposition) figurative des actants-corps. On peut alors considérer que chacune des compositions (figures corporelles et mouvements) donne lieu à son tour à des types d’empreintes et à des modes d’interprétation : respectivement, les inscriptions et leurs déchiffrements (sur le corps-enveloppe), les enfouissements sensori-moteurs et leurs désenfouissements (dans le corps-chair), les présentations diégétiques et leurs représentations (dans le corps-creux), et enfin les repérages déictiques et leurs reconstitutions en itinéraires (pour le corps-point). S’agissant de marquages et d’empreintes des corps sensibles, aussi bien les modes de marquages que les modes d’interprétation sont par principe de nature passionnelle, et leur dimension cognitive (mémoire, anticipation, reconnaissance, compréhension, etc.) est indissociable des affects qui les motivent, et que le corps éprouve, que ce soit sur son enveloppe, dans sa chair ou son théâtre interne, ou en raison de sa position dans le monde.

4. Des paradigmes ou des points de vue complémentaires ?

L’historiographie « sauvage » et parfois opportuniste à laquelle se livrent bon nombre de sémioticiens salue périodiquement, et bien souvent hâtivement, l’apparition de nouveaux « paradigmes » dans les recherches sémiotiques en cours. Dans une forme de vie où les tendances à la mode et l’innovation à tout prix dominent les esprits et les corps, l’adoption d’un nouveau « paradigme » intellectuel est en effet une opportunité pour se valoriser. Si les sémioticiens, en tant qu’acteurs engagés dans les compétitions académiques et scientifiques, peuvent en espérer quelques gains provisoires de visibilité, la sémiotique, en tant que domaine de recherches, n’y gagne ni en clarté ni en pertinence. Chacun peut même croire de bonne foi que son apport aura un impact irréversible sur l’économie générale de la théorie sémiotique, mais que cela soit vérifié ou pas, nul ne peut en déduire que les recherches à venir en feront un paradigme en rupture avec les autres, et que l’histoire en reconnaîtra durablement l’autonomie.

La sémiotique des passions a pu passer pour un nouveau paradigme, notamment en raison des très nombreuses questions épistémologiques ouvertes dans l’ouvrage Sémiotique des passions. Mais la plupart des commentaires ultérieurs (notamment ceux mentionnés ci-avant) montrent qu’elle était surtout une dernière tentative pour faire évoluer la sémiotique narrative de Greimas, et pour y intégrer, à tous les niveaux du parcours génératif de la signification, une composante affective. La sémiotique des passions, diront peut-être les futurs historiographes, a surtout ouvert de nouveaux chantiers, qu’il était jusqu’alors plus difficile d’aborder sous le regard critique et sans complaisance de Greimas.

Sémiotique des passions traitait de passions lexicalisées ou lexicalisables, tout en laissant possible et ouverte l’exploration de manifestations affectives non lexicalisables : Hénault et Landowski y ont trouvé matière à un renouvellement théorique et méthodologique. Sémiotique des passions mettait la tensivité et la phorie au cœur des déploiements affectifs, mais en se cantonnant à leur positionnement épistémologique, et sans proposer de modèle descriptif spécifique : du côté de la tensivité, Zilberberg (et Fontanille) a choisi l’affect comme fondement de l’hypothèse tensive, et du côté de la phorie (la masse thymique), Bertrand, Fontanille, Geninasca et Landowski ont projeté, chacun à leur manière, une sémiotique du corps sensible et de l’esthésie.

De la même manière, la voie ouverte par Greimas dans De l’Imperfection a pu être considérée comme l’apparition d’un nouveau paradigme, emprunté systématiquement par Landowski et plus occasionnellement par bien d’autres sémioticiens. De fait, c’est surtout le ton et le style de ce livre qui ont pu donner une telle impression aux lecteurs, étonnés et déroutés par une écriture qui semblait faire corps avec le mouvement intime des œuvres analysées. Si De l’Imperfection inaugure effectivement quelque chose de neuf dans les recherches sémiotiques, c’est d’abord la possibilité d’écrire autrement la sémiotique, non pas à distance, après objectivation, et à travers l’écran du métalangage, mais en quelque sorte en immersion dans l’objet d’analyse, une immersion qui permet de retrouver l’expérience sensible à partir de laquelle une interprétation est possible.

Mais du point de vue théorique, et en regard des concepts mobilisés, cette voie de recherche était, comme nous l’avons montré, déjà présente en sourdine dans Sémantique structurale. Elle y était non pas absente, mais précisément refoulée, réduite par les opérations de la normalisation. Sa réapparition dans De l’Imperfection, de même que nombre de considérations épistémologiques de Sémiotique des passions, prouvent seulement que le temps de la normalisation et de l’objectivation était passé, que la procédure avait fait ses preuves et donné tous les résultats qu’on en attendait, et qu’il était désormais possible de réexaminer à nouveaux frais ce qui avait été mis entre parenthèses pendant une trentaine d’années.

46 :
 Herman Parret, Les passions. Essai sur la mise en discours de la subjectivité, Liège, Mardaga, 1986.

Reste à statuer sur les relations entre les développements ultérieurs. Le premier d’entre eux est celui proposé par Herman Parret, dans son ouvrage intitulé Les passions,46 qui se situe dans le prolongement de l’hypothèse modale telle que Greimas l’avait formulée dans Du sens II. Entièrement bâti sur la théorie des modalités, à laquelle il ajoute quelques principes de concaténation et de combinaison, ce livre ne semble pas ouvrir une alternative à la sémiotique des passions.

47 :
 Op. cit., pp. 44-49.
48 :
 Loc. cit., p. 44.

Pourtant, Parret met en lumière, grâce à la confrontation entre Kant et Hume, au terme de laquelle il choisit Kant contre Hume, une difficulté liée à la conception de la phorie : la sémiotique greimassienne ferait le choix d’une conception « gravitationnelle », comprenant des attractions et des répulsions (les deux pôles de la phorie), et qui accorderait trop de place aux objets (supposés attirer ou repousser les sujets : cf supra, notre définition élargie de la phorie), et pas assez à la constitution de la subjectivité (qui contiendrait en elle-même le mouvement qui la porte vers...). C’est pourquoi il propose un autre fondement pour les passions, l’empathie47, qui permet de soumettre « le système global des passions à sa condition de possibilité qui est la passion du sujet à l’égard de lui-même »48.

49 :
 Jean-Claude Coquet, La quête du sens. Le langage en question, Paris, Presses Universitaires de France, 1997.
50 :
 Waldir Beividas, «La sémioception et le pulsionnel en sémiotique. Pour l’homogénéisation de l’univers thymique», Actes (...)

Retour de balancier : en opposition à une sémiotique des passions trop centrée sur les pouvoirs de l’objet (objectale, dirait Jean-Claude Coquet49), Parret propose un basculement sur le pôle sujet. C’est à un déplacement du même ordre que s’emploie Waldir Beividas beaucoup plus récemment, dans un article qui propose une articulation explicite et raisonnée entre l’approche sémiotique des passions et leur approche psychanalytique50. Il relève à juste titre que la sémiotique des passions, dans tous ses développements et dans toutes ses dérivations connues, a soigneusement tenu à l’écart la psychanalyse. Les raisons en sont nombreuses, et les évoquer en détail serait ici hors de propos ; on peut renvoyer pour cela au début de l’article de Beividas, qui fait le point avec précision.

Mais il se trouve, indépendamment des relations avec la psychanalyse, que la proposition de Beividas accentue ce basculement du balancier vers le pôle subjectif, basculement seulement ébauché chez Parret. Beividas élabore en effet une proposition très stimulante de sémiotisation des pulsions freudiennes, dans le cadre d’une homogénéisation de la dimension thymique (et notamment d’une neutralisation des distinctions entre intéroception, extéroception et proprioception, au profit de ce qu’il appelle la « sémioception »). Il précise d’emblée que :

51 :
 Op. cit.

…nous proposons un modèle fondé sur l’hypothèse que l’advenue du sujet peut être conçue sur le mode d’un parcours (génératif ?) de la subjectivité inconsciente. […] cette hypothèse propose un parcours génératif de la subjectivité.51

Et il ajoute :

52 :
 Op. cit.

On le voit, la question qui attend ici sa réponse, c’est précisément de voir si les passions (sémiotiques) et les pulsions (psychanalytiques) peuvent être rendues compatibles en tant qu’appartenant à un même univers thymique.52

53 :
 Op. cit.

Trois régimes constituent les trois niveaux de ce parcours génératif : (i) un régime pulsionnel, (ii) un régime pathologique, (iii) un régime passionnel. Le régime pulsionnel est celui où le corps éprouve des valences, des pressentiments, les premières tensions du sens. Le régime pathologique — qui pourrait s’appeler pathique,au sens pathos, et non du trouble psychique — est la phase où la subjectivité humaine choisit à la fois son objet (de désir), et sa structure pathémique. Le régime passionnel est celui que nous connaissons déjà, celui des structures ou configurations passionnelles. Beividas commente : « Les passions humaines, en tant que rapports entre sujets, seraient donc conçues comme des dérivés de second degré des pulsions, par le biais des pathologies »53.

On ne peut être plus clair : après avoir réduit la trichotomie extéroception, intéroception, proprioception, qui rend possible l’émergence concomitante d’un monde des objets en même temps que d’un monde intérieur des sujets, et un monde du corps propre, il ne reste plus qu’un seul mode d’appréhension sensible, la sémioception, et qu’une seule source possible pour les affects : les sujets.

Selon le champ disciplinaire auquel on se réfère au moment de la construction sémiotique des affects et des passions, la théorie penche d’un côté ou de l’autre ; du côté des objets et de la relation à autrui, quand l’horizon est celui de l’anthropologie ou de la sociologie (c’est la version de la sémiotique des passions, mais aussi de la sémiotique tensive, ou encore de la socio-sémiotique en ses débuts), ou du côté du sujet et de sa progressive élaboration, quand l’horizon est celui de la philosophie kantienne ou de la psychanalyse freudienne.

Objectalité ou subjectalité : pourquoi faudrait-il nécessairement choisir ? Il s’agit de deux points de vue complémentaires, au sens strict, et par conséquent ils s’imposent l’un et l’autre, tout en se neutralisant réciproquement et alternativement. Ils s’opposent, mais à l’intérieur, littéralement, des mêmes paradigmes.

Et c’est exactement ce que montrent, par exemple, Geninasca et Landowski. Le premier ne cesse d’insister, tout en accentuant le contraste entre les saisies et les rationalités, sur le fait que la plupart des objets textuels (principalement les textes littéraires) peuvent faire l’objet de lectures différentes, selon chacune des trois saisies, et sous le régime de chacune des trois rationalités. En outre, il ne propose aucune hiérarchie entre les trois saisies, et notamment la saisie impressive ne peut en aucune manière ouvrir sur un quelconque paradigme autonome.

Le second, Landowski, va plus loin encore, tout en faisant comme si le régime de l’union, de la contagion et de l’ajustement pouvait recevoir un développement définitivement et légitimement séparé : le régime de la jonction ayant déjà été abondamment fondé, illustré et argumenté par ailleurs, c’est bien le moins qu’on puisse attendre que celui de l’union retienne maintenant toute l’attention. Mais Landowski va plus loin que Geninasca en ce sens qu’il propose dans la plupart de ses modèles, présentés le plus souvent sous forme de carrés sémiotiques, une articulation entre les deux régimes : l’autre régime, celui de la jonction, de la programmation, et de la manipulation fait donc partie, au sens strict, du même « paradigme » (du même domaine de catégorisation) que celui de l’union.

54 :
 Eric Landowski, Présences de l’autre, Paris, Presses Universitaires de France, 1997.
55 :
 Op. cit., p. 68.
56 :
 Op. cit., p. 109.
57 :
 Passions sans nom, op. cit.,p. 51.
58 :
 Op. cit., p. 260.

Dans Présences de l’autre54, il développe même sous le mode de la jonction, et apparemment sans réticence, les politiques d’identification, sous forme de carrés opposant conjonctions et disjonctions.55 Il persiste sous le mode de la jonction pour modéliser les modes de présence de nouveaux lieux pour les voyageurs qui les découvrent56. Dans Passions sans nom, le régime de l’union est certes au premier plan, mais il entre en relation avec celui de la jonction dans les mêmes modèles, par exemple à propos du sens et du non-sens passionnels57. En outre il oppose fréquemment la perspective de l’appropriation des objets, d’autrui et du monde en général (qui procède de la jonction), à celle de l’accomplissement des sujets, de leurs relations, et du monde qu’ils construisent ensemble (qui procède de l’union). Mais il n’empêche qu’au moment d’établir un modèle général et récapitulatif des formes du « goût pour l’autre », les manifestations passionnelles ou sensibles de l’une et de l’autre perspective se retrouvent sur les différentes positions du carré sémiotique58. Ils se retrouvent certes sur des positions opposées, contraires ou contradictoires, mais ils se retrouvent à l’intérieur du même champ de catégorisation (ce qu’on appelle justement un même « paradigme »).

5. Pour finir…

Au risque de déplaire aux amateurs de science pugilistique, ce parcours des différents traitements de l’affect dans le champ des recherches sémiotiques ouvertes par Greimas met surtout en lumière les fils conducteurs, les prémisses, leurs développements, leurs disparitions et leurs résurgences, et plus généralement les complémentarités et les dérivations solidaires. Il est indispensable de poser des dichotomies théoriques pour pouvoir argumenter dans des plans d’immanence homogènes : par exemple, diachronie / synchronie chez Saussure, ou immanence / manifestation chez Greimas, ou tension / opposition chez Zilberberg, ou enfin jonction / union chez Landowski. Ces dualités ne sont pas des oppositions entre des configurations qui pourraient être en contraste dans le même procès, mais des oppositions paradigmatiques au sens strict, c’est-à-dire entre des configurations qui excluent la présence de l’une ou de l’autre dans le procès (en l’occurrence, dans le procès du commentaire métasémiotique).

59 :
 Aussi bien dans Ferdinand de Saussure, Cours de linguistique générale, Paris, Payot, 1995[1916] que dans Ferdinand de Saussure, Ecrits (...)

Elles ne peuvent donc être saisies que sous des points de vue complémentaires. Ce qui signifie que dès qu’on adopte un point de vue dans une dualité, on ne peut plus saisir ce qui relève de l’autre point de vue, qui ne disparaît pas pour autant, et qui reste potentiel et disponible. La connaissance complète de l’objet analysé ou du problème étudié impose une articulation des points de vue complémentaires entre eux. Du fait même qu’il s’agisse de dualités reposant sur des oppositions paradigmatiques, elles ne s’opposent qu’à l’intérieur d’un paradigme qui leur est commun : pour appréhender l’ensemble du paradigme, il faut donc pouvoir adopter tour à tour les deux points de vue. Cette position était notamment très explicitement défendue par Saussure à propos de la diachronie et de la synchronie.59 Il nous appartient aujourd’hui de la soutenir à propos des différentes « voies de l’affect » que nous avons esquissées en introduction, et retracées tout au long de cette étude.

Pour retracer les voies sémiotiques de l’affect, il ne suffit donc pas de rapporter chacune des voies à une ou plusieurs voix, dans la perspective d’une politique de conflits d’autorité scientifique et de légitimité énonciatives. Il nous a fallu au contraire reconstituer la stratégie de recherche proposée par Greimas : après avoir normalisé et objectivé la textualité narrative, il fallait d’abord, pour éviter des ruptures inconsidérées et inconséquentes, dégager et dériver la théorie des passions à partir de celle de l’action. Ce rappel suffit à expliquer la première forme adoptée par la sémiotique des passions : d’un côté, les modèles descriptifs et explicatifs évoluent peu (oppositions discrètes, carré sémiotique, séquence pathémique canonique dérivée du schéma narratif canonique), et de l’autre l’organisation conceptuelle spécifique de l’affectivité est « descendue » en profondeur dans le parcours génératif, voire mise à part, en parallèle, sous la dénomination de « préconditions ». C’était le prix à payer pour ouvrir des possibilités de déploiement pour la tensivité, le corps sensible, les fluctuations thymiques.

Greimas lui-même, parallèlement à la sémiotique des passions, et sans rapport apparent, traitait dans De l’Imperfection de l’expérience esthésique dans l’existence, et de l’émergence de mondes signifiants alternatifs. L’affect est alors très précisément celui que procure l’expérience des « altérations » de l’existence vécue, altérations donnant lieu à des modalisations, mais aussi à bien d’autres types de « déviations » du sens. L’affect est le point d’origine des sémioses en formation, et par conséquent de leurs énonciations : l’énonciation y trouve à la fois un corps, et une puissance de création des « mondes » sémiotiques. Il s’agit bien d’une autre stratégie de recherche que celle de la sémiotique des passions, puisque l’« imperfection » (thème générique pour les altérations, déviations, ou inflexions de l’existence) est le nom d’une des conditions des sémioses elles-mêmes, et non une précondition du parcours génératif des seuls contenus. Greimas regrettait en confidence, dans ses derniers moments, de ne pouvoir « refaire la sémiotique » lui-même. D’autres ont pris le relais… en complémentarité.

Références bibliographiques haut de la page

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Notes haut de la page

1  Algirdas J. Greimas, Sémantique structurale, Paris, Larousse, 1966 (rééd. Presses Universitaires de France, 1986).

2  Algirdas J. Greimas, Du Sens II, Paris, Seuil, 1983.

3  Sémantique structurale, op. cit.,p. 8. (Par la suite, numéro de page dans le texte.)

4 Etienne Souriau, Les différents modes d’existence. Suivi de l’Œuvre à faire (précédé d'une introduction « Le sphinx de l’œuvre » par Isabelle Stengers et Bruno Latour), Paris, Presses Universitaires de France, 2009  [1943].

5  E. Souriau, Les Deux Cent Mille situations dramatiques, Paris, Flammarion, 1950.

6  A.J. Greimas, De l’Imperfection, Périgueux, Fanlac, 1987.

7  In Bulletin du Groupe de Recherches Sémio-linguistiques, 9, 1979, pp. 9-19. Repris dans Du sens II, Paris, Seuil, 1983, pp. 93-102.

8  Roland Barthes, Fragments d’un discours amoureux, Paris, Seuil, 1977.

9  Op. cit., p. 7.

10  « De la colère. Etude de sémantique lexicale », Actes Sémiotiques - Documents, 27, 1981, pp. 9-27, repris dans Du Sens II, op. cit., pp. 225-246.

11  Algirdas J. Greimas et Jacques Fontanille, Sémiotique des passions. Des états de choses aux états d’âme, Paris, Seuil, 1991.

12  Jacques Fontanille et Claude Zilberberg, Tension et signification, Liège, Mardaga, 1998.

13  Claude Zilberberg, Des formes de vie aux valeurs, Paris, Presses Universitaires de France, 2011, p. 18.

14  Op. cit.

15  Op. cit., p. 8.

16  Op. cit., p. 9.

17  Jean-François Bordron, L’iconicité et ses images, Paris, Presses Universitaires de France, 2011, p. 157.

18  Op. cit., p. 168.

19  Loc. cit.

20  Jean-François Bordron, « Les objets en parties », Langages, 103, 1991.

21  L’iconicité et ses images, op. cit., p. 174.

22  On peut rapprocher ces réflexions, inspirées par la sémiotique de la perception de Bordron, des premières formulations de la sémiotique de l’expérience chez Landowski : « Selon les circonstances, en fonction des contextes, du type d’objets qui se présentent et de la nature des rapports que nous cherchons à établir avec ce qui nous environne, nous oscillons en permanence, dans la vie même, entre au moins deux manières très différentes de regarder le monde et de le faire signifier.  En termes un peu plus abstraits, nous dirons qu’il s’agit là de deux régimes de signifiance à la fois distincts et complémentaires et dont les caractéristiques respectives ont directement à voir, d’un côté, avec celles du “discours de la narration”, et de l’autre, avec celles du “vécu de l’expérience”. Dans le cadre d’une problématique sémiotique qui se veut de portée générale, l’un et l’autre de ces régimes doit être pris en considération.  Selon le premier d’entre eux, nous regardons le monde comme s’il s’agissait d’une surface d’inscription couverte de signes que nous aurions appris à lire. Notre compréhension du monde passe alors par le déchiffrement de formes  manifestes qui, verbales ou non, constituent l’équivalent d’autant de textes supposés “vouloir dire” quelque chose. Au contraire, selon l’autre régime, nous ne regardons plus, ou pas encore, le monde comme un réseau de signes à décrypter. Il n’y a donc rien à déchiffrer, rien à lire, aucun texte. Et paradoxalement il y a tout de même, déjà, du sens et de la valeur.  C’est qu’à défaut de repérer à la surface des choses les marques de discours intelligibles qui nous seraient adressés, nous nous laissons alors imprégner par les qualités sensibles inhérentes aux choses mêmes dont la présence nous environne » (in « Unità del senso, pluralità di regimi », in Gianfranco Marrone et al. (éds.), Narrazione ed esperienza. Intorno a una semiotica della vita quotidiana (Actes du 34e congrès de l’Associazione Italiana di Studi Semiotici), Rome, Meltemi, 2007, pp. 26-43 — non publié en français).

23  Sémantique structurale, op. cit., p. 18.

24  Loc. cit.

25  Des formes de vie aux valeurs, op. cit., p. 9.

26  Dans Les interactions risquées, Nouveaux actes sémiotiques, Limoges, Pulim, 2005.

27  Louis Hjelmslev, « La syllabe en tant qu'unité structurale », Nouveaux Essais, Paris, PUF, 1985, pp. 165-171.

28  Anne Hénault, Le pouvoir comme passion, Paris, Presses Universitaires de France, 1994.

29  Op. cit., p. 4.

30  Op. cit., p. 5.

31  Op. cit., p. 8.

32  Op. cit., p. 10.

33  Eric Landowski, Passions sans nom, Paris, Presses Universitaires de France, 2004.

34  Op. cit.,pp. 8-11.

35  Op. cit.,pp. 39-49.

36  Op. cit.,pp. 89-92.

37  Op. cit.,pp. 125 et 136.

38  Op. cit.,pp. 150-158.

39  Jacques Geninasca, La parole littéraire, Paris, Presses Universitaires de France, 1997.

40  Op. cit.,pp. 59-64 et 88-91.

41  Op. cit.,pp. 77-78.

42  Op. cit.,p. 77.

43  Op. cit.,pp. 219 sq.

44  Op. cit.,p. 253.

45  Jacques Fontanille, Corps et sens, Paris, Presses Universitaires de France, 2011.

46  Herman Parret, Les passions. Essai sur la mise en discours de la subjectivité, Liège, Mardaga, 1986.

47  Op. cit., pp. 44-49.

48  Loc. cit., p. 44.

49  Jean-Claude Coquet, La quête du sens. Le langage en question, Paris, Presses Universitaires de France, 1997.

50  Waldir Beividas, «La sémioception et le pulsionnel en sémiotique. Pour l’homogénéisation de l’univers thymique», Actes Sémiotiques, 119, 2016 (http://epublications.unilim.fr/revues/as/5613).

51  Op. cit.

52  Op. cit.

53  Op. cit.

54  Eric Landowski, Présences de l’autre, Paris, Presses Universitaires de France, 1997.

55  Op. cit., p. 68.

56  Op. cit., p. 109.

57  Passions sans nom, op. cit.,p. 51.

58  Op. cit., p. 260.

59  Aussi bien dans Ferdinand de Saussure, Cours de linguistique générale, Paris, Payot, 1995[1916] que dans Ferdinand de Saussure, Ecrits de linguistique générale, Paris, Gallimard, 2002.

Pour citer ce document haut de la page

Jacques Fontanille «Les voies (voix) de l’affect», Actes Sémiotiques [En ligne]. 2017, n° 120. Disponible sur : <http://epublications.unilim.fr/revues/as/5806> (consulté le 23/04/2017)