accueil > Numéros > N°8 | 2016 : Les questions socialement vives : une visée émancipatrice

Les questions socialement vives : une visée émancipatrice

C’est d’abord dans la recherche anglo-saxonne que la notion de controversial issues apparaît dans les années 70 avant de se diffuser dans les années 80 en contexte scolaire. Le rapport Teaching (2003) la définit de la manière suivante : « Une question controversée met en concurrence des valeurs et des intérêts divergents. Elle est politiquement sensible. Elle éveille et attise les émotions. Elle concerne un sujet complexe. C’est une question d’actualité ». Chevallard (1997) introduit en France la notion de questions vives, puis de QSV, questions socialement vives. À partir de ses travaux, de ceux de Albe et Simonneaux (1997), Chailley (2004), Legardez (2006), par exemple, une forme triptyque est développée. Les questions socialement vives interrogent les pratiques sociales, les pratiques scolaires et leur large diffusion dans le discours social et médiatique et en font un objet de connaissances, plus ou moins partiel. Elles sont porteuses de controverses et de polémiques entre champs disciplinaires et champs professionnels. Elles impactent, parfois, la relation élèves/enseignants dans le sens où certaines questions, comme le conflit Israélo-palestinien, la guerre d’Algérie, l’islam, peuvent renvoyer les élèves à leur propre représentation, leur identité, leur histoire personnelle et familiale et entraver les savoirs scolaires que les enseignants peinent à mener. Ce qui questionne fortement à la fois le rapport aux savoirs des élèves et celui des enseignants. Comment adopter une posture éthique face à ces questions ? Comment construire des savoirs savants renouvelés ? Comment amener enseignants et élèves à débattre dans une visée émancipatrice ?

A partir de recherches de terrain les contributions de ce numéro proposent une réflexion autour des questions socialement vives.  Fabienne Vialet et Nathalie Panissal, à partir d’un dispositif pédagogique pluridisciplinaire construit à l’IUT autour de la question controversée des Deep Packet Inspection[1] (DPI), ont invité les étudiants à construire un questionnement éthique autour de la responsabilité du développement de logiciels. Comment amener les étudiants à penser la responsabilité de l’informaticien, impliqué dans le développement de DPI ?

Aurélia Breard, Jean Simonneaux et Laurence Simonneaux ont mis en place une recherche-intervention avec un groupe de citoyens d’une petite commune, en référence à la pensée critique et la didactique des QSV. Ils ont accompagné ce groupe qui souhaitait mener des actions citoyennes en dehors de toute sollicitation institutionnelle.  Les premiers résultats de ce travail exploratoire montrent que le débat agonistique et l’expression de différents points de vue sont favorisés par les dispositifs mis en place.

Les recherches actions menées dans l’enseignement secondaire sur l’éducation à la pensée critique montrent que l’adolescence est un moment de remaniement possible. Dans leur contribution, Nathalie Panissal et Pascale Molinier développent l’idée, à travers l’exercice de débats argumentés sur les progrès technoscientifiques, que des effets de genre sont observés dans les argumentations féminines et masculines, opposant vision réflexive et techniciste. Une vision plus sceptique, plus éthique et une conception plus responsable de la science chez les filles, alors que les garçons sont davantage enclins à des discours positifs privilégiant des rationalités technoscientifiques. Ces différences de perception s’ancrent dans une vision normée des rapports sociaux de sexes. Comment des dispositifs didactiques, ici, les débats QSV, peuvent-ils participer à une évolution d’une argumentation moins genrée ?

Dans l’article de Nathalie Panissal, Agnieszka Jeziorski et Alain Legardez il s’est agi de produire l’analyse d’un débat QSV sur la question des nanotechnologies. Une étude a été menée sur le risque d’enseigner pour des futurs enseignants du secondaire français et québécois dans le cadre de la didactique des QSV. Ils ont pu dégager les tensions mettant en évidence la coexistence de deux postures épistémologiques : l’une transmissive et l’autre transformatrice.

Dans le dernier article de ce numéro, Laurence Simonneaux, Jean Simonneaux et Nadia Cancian, posent au centre de leur questionnement l’enjeu agro-environnemental ou sanitaire et les paradoxes qu’il soulève : des politiques publiques menées vers une transition et dans le même temps un maintien dans la formation agricole de savoirs anciens fondés sur une production intensive. Comment l’enseignement des QSV peut-il participer à une transformation de savoirs scolaires renouvelés afin d’opérer la transition agro-écologique qui concerne l’ensemble de la société ?

[1] Ces technologies, qui permettent l’analyse du trafic Internet via l’interception et l’interprétation de communications numériques, sont considérées par des fédérations des droits de l’homme comme des armes de guerre et par l’état comme des moyens efficaces de lutter, notamment, contre la pédopornographie.

Patricia Bessaoud-Alonso
FrED Université de Limoges

Nathalie Panissal

Sommaire du numéro :

Fabienne Viallet et Nathalie Panissal
Ethique de la programmation : un dispositif expérimental mené dans un IUT d’informatique
Aurélia Bérard, Jean Simonneaux et Laurence Simonneaux
Les Questions Socialement Vives vectrices d’un activisme agonistique ?
Nathalie Panissal et Pascale Molinier
L’Adolescence, une chance pour le développement moral ? Une analyse de la prétendue robustesse du genre dans un dispositif d’éducation aux savoirs incertains
Nathalie Panissal, Agnieszka Jeziorski et Alain Legardez
Une étude des postures enseignantes adoptées lors des débats sur des questions socialement vives (QSV) liées aux technologies de la convergence (NBIC) menés avec des élèves de collège
Laurence Simonneaux, Jean Simonneaux et Nadia Cancian
QSV Agro-environnementales et changements de société : Transition éducative pour une transition de société via la transition agroécologique

DIRE N°8 | 2016

Rédacteur en chef :

Nathalie Panissal
FrED - Université de Limoges

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Numéro publié en ligne :
12 décembre 2016