L’énonciation comme addition de soustractions : niches sémiotiques, instances énonçantes et sense-making Enunciation as addition of subtractions: semiotic niches, enunciating instances and sense-making

Claudio PAOLUCCI

https://doi.org/10.25965/as.7159

Dans cet article, je me propose de réfléchir au rapport entre notre niche écologique, qui est faite aussi des formations discursives à travers lesquelles nous habitons l’environnement, et les différentes formes d’acte et d’actantialité qui régulent et produisent les formations discursives qui nous permettent de « meubler » notre environnement, en transformant la niche écologique en une véritable niche sémiotique. La notion clé pour penser la relation entre environnement sémiotique et acte est, me semble-t-il, celle d’énonciation. J’essaierai de proposer une nouvelle théorie ergative et impersonnelle de l’énonciation comme « addition de soustractions », et de repenser l’agency de cet acte qui n’appartient pas au sujet mais à une multiplicité d’instances énonçantes produisant l’environnement sémiotique qui, à son tour, les produit.

In this paper, I will work on the link between our ecological niche, which is also made out of our discursive formations through which we inhabit the environment, and the different forms of act and actantiality which regulate and produce those discursive formations which allow us to “furnish” our environment and to transform an ecological niche into a real semiotic niche. In my opinion, the key notion for thinking the relationship between the semiotic environment and the act is enunciation. I will try to propose a new ergative and impersonal theory of the enunciation thought as an « addition of subtractions » and also to rethink the agency of this act, which does not belong to the subject, but to a multiplicity of enunciating instances which produce the semiotic environment that produces them.

Index

Articles du même auteur parus dans les Actes Sémiotiques

Mots-clés : agency, enaction, énonciation, ergativité/transitivité, niche écologique

Keywords : Agency, Ecological Niche, Enactivism, Enunciation, Ergativity/Transitivity

Auteurs cités : Émile BENVENISTE, Jean-Claude COQUET, Gilles DELEUZE, Jacques FONTANILLE, Louis HJELMSLEV, Francisco VARELA

Plan
Texte intégral

1. Niches écologiques et niches sémiotiques : énaction et énonciation

Dans cet article, je me propose de travailler sur le lien entre notre niche écologique, qui est faite aussi des formations discursives à travers lesquelles nous habitons l’environnement, et les différentes formes d’acte et d’actantialité qui régulent et produisent les formations discursives qui nous permettent de « meubler » notre environnement, en transformant la niche écologique en une véritable niche sémiotique. Ce qui m’intéresse est donc la relation entre environnement sémiotique et acte : comment faut-il-penser ce lien ? La notion clé est, me semble-t-il, celle d’énonciation. L’énonciation est un acte (« l’acte même de produire l’énoncé », disait Benveniste) responsable de nos formations discursives et, en même temps, responsable d’une certaine façon de penser sémiotiquement l’idée d’acte et d’actantialité. Comme nous le verrons, dans la tradition sémiotique l’acte d’énonciation a été envisagé d’une façon très précise et singulière, que je me propose d’interroger.

Pour réfléchir sémiotiquement au rapport entre les niches écologiques, les formations sémiotiques, l’actantialité et l’énonciation, il faut à mon sens s’inspirer de l’énaction (Varela et al. 1991, Gallagher 2017, Hutto et Myin 2013, Di Paolo et al. 2018). Comme je vais essayer de le montrer, l’énaction pose de façon véritablement sémiotique le rapport entre l’acte et l’environnent.

Note de bas de page 1 :

Pour une activation sémiotique du concept de couplage structurel, voir Basso Fossali (2002).

La notion d’énaction renvoie à une façon de comprendre comment notre existence – la pratique de notre vie – est couplée à un monde environnant empli de régularités qui à chaque instant sont le résultat de notre histoire biologique et sociale. L’une des principales thèses de l’énaction est que l’organisme vivant, pour survivre et construire son autonomie interne, crée une distinction entre lui-même et l’environnement dans lequel il est immergé. Pour exister, il faut un engagement continu et précaire entre l’organisme et l’environnement, appelé « couplage structurel » (Maturana et Varela 1980)1. Cependant, du point de vue de la sémiotique, cet environnement avec lequel on est couplé n’est pas du tout un environnement « naturel », mais un environnement sémiotique rempli d’objets, de normes, d’habitudes, d’institutions et d’artéfacts qui façonnent nos esprits et nos identités. On produit un environnement qui nous produit. Et, comme on va le voir, on le fait à travers l’énonciation. Mais comment peut-on penser cet environnement sémiotique et le couplage qui nous renvoie à l’acte d’énonciation ?

En prenant comme point de départ du couplage structurel entre l’organisme et l’environnement, qui conduit l’organisme lui-même à générer son propre environnement via l’autopoïèse, “a subset of the myriad forms of coupling with the environment that constitutes the organism’s world – that is, those engagements that are appreciated as meaningful by the organism – emerge. Nothing occurs in this world that is not significant and in relation to which the organism positions itself (even in the particular case of indifference, which is also a position)” (Di Paolo et al. 2018: 48)

Dans ses dernières œuvres, Varela a appelé cette relation sense-making, reconnaissant ainsi sa structure sémiotique dans sa désignation même. Du point de vue de l’énaction, le couplage entre organisme et environnement au niveau biologique et cognitif est déjà sémiotique. Cependant, il y a beaucoup plus de sémiotique dans l’idée de sense-making que la seule désignation. Pour utiliser la terminologie de Hjelmslev, le sense-making est le processus impliquant le « découpage » d’un continuum pré-sémiotique qui, à partir de n relations possibles, sélectionne les plus pertinentes selon un système de sens compris comme un système de valeurs. C’est par des opérations de sense-making que le monde devient un monde signifiant rapporté à la position de l’organisme dans le système.

Sense-making is the capacity of an autonomous system to adaptively regulate its operation and its relation to the environment depending on the virtual consequences for its own viability as a form of life. Being a sense-maker implies an ongoing (often imperfect and variable) tuning to the world and a readiness for action. Through the combination of material and precarious self-individuation and adaptive regulation of the relations to the environment, sense-making naturalizes the concept of vital norms and lies at the core of every form of action, perception, emotion, and cognition, since in no instance of these is the basic structure of concern or caring ever absent. This is constitutively what distinguishes mental life from other material and relational processes. (Di Paolo et al. 2018 : 49)

Une idée extrêmement intéressante pour la sémiotique et pour ce travail est que le sense-making n’est pas une activité qui réside dans l’organisme ou dans le sujet. Le sense-making est, au contraire, une activité qui émane du système (cf. Paolucci 2012). Le concept d’énaction ne renvoie pas à un sujet qui organise le réel en le catégorisant, ni à un organisme structurellement couplé à son environnement qui ajouterait sa propre signification à ce monde et à cet environnement. Le sense-making est plutôt une activité d’addition de soustractions qui établit son propre sous-ensemble d’interactions pertinentes (celles qui ont une valeur pour le système), à partir d’un couplage dynamique entre l’organisme et l’environnement. En bref, le sense-making est l’activité consistant à ajouter des soustractions ; une activité qui sculpte un monde de valeurs et de significations (un « monde environnemental ») à partir de nombreux autres environnements et mondes qui sont tout de même possibles. Cette activité d’addition de soustractions a beaucoup à voir avec l’acte d’énonciation. En effet, à partir des possibilités ouvertes par les schémas, les normes, les usages, les habitudes et les institutions, l’énonciation crée des micro-univers significatifs (textes et énoncés) à travers un acte. Il s’agit à mes yeux d’une idée clé pour la sémiotique, surtout si on la met en rapport avec certaines idées de la tradition sémiolinguistique. Le point de départ de la situation de sense-making n’est pas une absence de sens (un « manque », comme disait Greimas), un déficit qui nous pousserait vers une série de transformations narratives (voir Greimas 1983 ; Ricoeur 1984). Bien au contraire, il y a toujours trop de sens, le problème étant de le filtrer et de construire une niche sémiotique capable de donner lieu à un ensemble d’interactions productives. Le concept de « niche sémiotique », susceptible de rejoindre et de compléter le concept de « niche écologique » autour d’un « excès de sens » (et non pas d’une « absence de sens ») me paraît fondamental dans le cadre de la nouvelle sémiotique qui se propose de réfléchir aux horizons écologiques des formes de vie (Fontanille 2015, Basso Fossali 2017). Clarifions ce point. « Niche écologique » fait référence à l’environnement occupé par une espèce ou par une population au sein de son habitat. Évidemment, ce dernier n’est pas entendu comme un espace physique, mais comme l’ensemble de rôles et de fonctions que les individus assument dans un écosystème en utilisant, modifiant et construisant les ressources de l’habitat lui-même. Les langues et les langages, mais aussi les normes, les institutions et les usages établis par les « locuteurs », sont donc des niches sémiotiques particulièrement complexes qui ouvrent des possibilités et créent des environnements sémiotiques régulant d’une manière spécifique (et non d’une autre manière) les interactions avec les sujets qui y habitent. Au sein des différentes langues, institutions et normes, on trouve diverses formes de régulation des interactions, qui sont l’effet d’un certain nombre d’« additions de soustractions ».

Meaning and related concepts (value, significance, etc.) apply only to the whole situated organism in relation to its associated milieu, which itself coemerges with the individuation and activities of organisms. To think that meaning resides in one part of a coupled organism-environment system is a fallacy of misplaced concreteness (like thinking the speed of a car can be located inside its engine). Moreover, sense-making does not “add” anything to the rich coupling with the environment, it “subtracts” from it by monitoring and responding to only a small and relevant subset of all the influences that impinge on the organism, a subset out of which the organism constitutes itself as a sense-maker. (Di Paolo et al. 2018 : 53)

C’est de cette manière que l’idée d’agency, qui vient de l’énaction et qui est pensée comme une addition de soustractions à partir de niches sémiotiques (systèmes, normes, usages, appréciations collectives, etc.) se rattache à la théorie de l’énonciation, et plus précisément à l’acte d’énonciation.

2. Instances énonçantes

La définition classique de l’énonciation par Émile Benveniste est très connue. Pour Benveniste (1974 : 80), l’énonciation est « l’acte même de produire un énoncé » qui nous fait passer du plan virtuel et pré-individuel de la langue au plan individuel et réalisé de la parole. Pour la tradition de la sémiotique, et pour Greimas en particulier, cet acte est un acte de scission (« schizie créatrice ») appelé débrayage (Greimas et Courtés 1979 : « Énonciation », « Débrayage »). On produit l’énoncé par débrayage, à travers cette scission créatrice. L’agency de l’acte appartient à ego. Ego est aussi « ici » et « maintenant ». Ego est un moi, la première personne du singulier qui, pour Benveniste, désigne celui qui parle (Benveniste 1974, Joly 1994).

Note de bas de page 2 :

À propos de la transitivité de l’acte d’énonciation, voir Greimas et Courtés (1979), « énonciation », « intentionnalié ».

Comme je tenterai de le montrer, ego n’est pas du tout la personne linguistique responsable de l’agency de l’acte d’énonciation, mais il est l’une des instances d’énonciation, l’une des positions du sujet de l’acte d’énonciation (cf. Paolucci 2020). En outre, il me semble que l’énonciation est l’acte d’envoyer un nonce, un porte-parole, un messager qui parle pour nous, plutôt qu’un acte créateur et transitif de « schizie » opéré par ego, par celui qui parle2. Derrière cette affirmation, il y a évidemment une position théorique, philosophique et sémiolinguistique, mais il y a aussi une sensibilité différente sur ce que signifie « énoncer » : non pas se diviser et créer par un acte, mais déléguer à un autre, passer le ballon à un médiateur qui parle pour nous. Parce que dans l’énoncé il n’y a pas seulement les traces d’une instance de l’énonciation pensée sur la base des catégories du je-ici-maintenant, mais de nombreuses instances énonçantes. Comme le soutient Jean-Claude Coquet :

Chacun sait, par exemple, que la société est productrice de discours ; certains disent même que le corps est producteur de discours. Il ne s’agit plus alors de « sujets », mais d’instances du discours, d’instances énonçantes. […] On ne peut amputer l’énonciation, réduite traditionnellement et fautivement à l’ego, de ses autres instances énonçantes. (Coquet 2016 : 296. Voir aussi Coquet 2008)

Pendant que j’écris, je suis en train de faire des actes d’énonciation, je suis en train de produire des énoncés, mais dans mon énoncé il n’y pas seulement les traces d’une parole à la première personne. Il y a aussi des normes qui parlent (les normes d’un discours qui se veut scientifique en sciences du langage ; le normes de la revue Actes Sémiotiques, etc.), des usages et des habitudes ( définir le problème tout d’abord ; présenter ensuite la littérature sur ce thème, etc.), ainsi que des institutions (le directeur m’a invité à soumettre ce travail, puis les évaluateurs m’ont proposé des modifications, etc.). Alors, si l’énonciation est « l’acte même de produire un énoncé », l’agency de cet acte est distribué sur une multiplicité d’instances énonçantes. Dans mon énoncé, il y a un agencement d’instances énonçantes.

Note de bas de page 3 :

Voir à ce propos Paolucci 2020.

Hjelmslev (1959) a beaucoup réfléchi à cette pluralité d’instances énonçantes sous-jacentes aux énoncés que l’on a l’habitude d’attribuer à un seul sujet ou à une seule instance subjective (cf. Migliore 2017). Il disait que le plan virtuel et pré-individuel de la langue saussurienne était en réalité peuplé de « schémas », de « normes », d’« usages » selon des « habitudes » et des « appréciations collectives » (cf. Fontanille et Zilberberg 1998, Zinna 2012). À ce propos, on peut aussi s’inspirer de Vincent Descombes (1996), qui a travaillé sur le rôle des institutions et des énoncés qui sous-tendent les énoncés que, de manière un peu précipitée, on attribue à un ego3. Toutes ces instances hétérogènes constituent le plan virtuel et pré-individuel qui détermine l’acte de mon énonciation subjective. L’énonciation est quelque chose de beaucoup plus complexe et de beaucoup plus intéressant que le simple passage de la langue à la parole à travers un acte subjectif. L’énonciation est un acte que l’on accomplit à travers des normes, des schémas, des usages, des habitudes, des institutions et des énoncés. « On » et « accomplit » sont les notions fondamentales qu’il s’agira maintenant d’expliciter.

Dans la perspective qui est la mienne, l’acte d’énonciation n’est donc pas l’œuvre d’un sujet, mais un agencement complexe qui recouvre différentes dimensions. Comme l’affirment Deleuze et Guattari (1980 : 40) il s’agit d’un « agencement collectif d’énonciation ». Le sujet n’est pas une seule instance énonçante : les instances qui le composent sont nombreuses. Produire un énoncé signifie virtualiser une norme actuelle, ou bien la réaliser. Produire un énoncé implique actualiser des habitudes virtuelles, ou bien les potentialiser. L’énonciation est un acte de passage entre des modes d’existence (Latour 2012) : produire un énoncé suppose mettre en coprésence un ensemble de normes, d’usages et de rapports différentiels qui constituent un schéma (Paolucci 2017c, 2020, chapitres 2 et 3). L’énonciation peut les maintenir en présence ou bien peut tenter de les reléguer dans l’absence, mais en aucun cas l’acte de médiation n’est l’œuvre d’un sujet en tant qu’instance énonçante : c’est l’œuvre d’un agencement en tant que collectif d’instances énonçantes (sur les « collectifs », cf. Latour 2012, partie 3). Les instances énonçantes sont hétérogènes, situées dans divers modes d’existence, et le collectif des instances énonçantes est, comme on va le voir, un agencement du plan virtuel.

3. L’ajout des soustractions

Note de bas de page 4 :

Cf. Latour 2012, partie 1.

Note de bas de page 5 :

Cf. Lawrence 1991 : 99-106.

Note de bas de page 6 :

Cf. Bacon 1993.

Partons alors justement d’une série d’actes d’énonciation spécifiques, de manière à avancer concrètement dans notre problème. Prenons ce qui serait pour nous traditionnellement le cas le plus difficile – celui de l’art –, afin de jouer « à l’extérieur », dès lors que l’énonciation dans l’art a souvent été imaginée comme étant centrée sur le sujet, sur son individualité créatrice de mondes et productrice de réalités. Toutefois, même pour un artiste la toile n’est jamais vide et, pour un écrivain, la page n’est jamais blanche. Au contraire, la toile et la page sont toujours trop pleines du déjà-dit, du déjà-peint, des clichés, des stéréotypes, des tournures interprétatives, des syntaxes procédurales, c’est-à-dire de l’ensemble de schémas, de normes et d’usages qui régissent les formations discursives d’un système donné. Comme le montrait Hjelmslev, tout acte subjectif d’énonciation dépend de différentes structures virtuelles, des réseaux d’humains et non-humains qui en constituent le fonctionnement4, régissant ainsi la production des énoncés. Lorsque des artistes comme Paul Cézanne5 ou Francis Bacon6 affirment que le problème de l’énonciation picturale est d’échapper aux clichés, ils veulent dire que l’énonciation qui doit remplir la toile ou écrire la page a toujours un rapport avec des « stéréotypes » qui définissent le moment même où l’on est en train d’agir : c’est justement parce qu’elle est vide que la toile est toujours trop pleine du point de vue de la constitution, débordant de « déjà-dits » justement dans son être vide. Mais, si tout cela est vrai, que sont alors ces « stéréotypes », ces « clichés » et ces « déjà-dits » ?

Note de bas de page 7 :

La véritable activation concrète de l’idée d’« encyclopédie » chez Eco se trouve dans les romans, selon le principe « ce qu’on ne peut pas théoriser, on doit le raconter ». Sur ce point, voir Paolucci 2017a et 2017b.

Dans Sémiotique et philosophie du langage, Umberto Eco (1984) définissait l’Encyclopédie comme « l’ensemble du déjà-dit », comme la « bibliothèque des bibliothèques », comme « l’ensemble enregistré de toutes les interprétations ». Pour Eco, l’Encyclopédie est constituée de tous les énoncés déjà énoncés (qui sont actuels) et elle appartient donc à la dimension hjelmslevienne de l’usage. En même temps, elle est aussi un ensemble de schémas et de normes (qui sont virtuelles) et qui constituent le fondement de la production de nouveaux énoncés, et donc des actes d’énonciation. Nous proposons de qualifier d’« effet a priori » le concept d’« encyclopédie » tel que nous le réactivons à partir de la théorie d’Eco, qui de fait ne le soumet pas suffisamment à des épreuves empiriques concrètes7. « Effet » car produit par tous les actes d’énonciations qu’elle enregistre ; « a priori » – matériel et historique – car elle représente localement la condition de possibilité de nouveaux actes d’énonciation. L’encyclopédie est en même temps structurée par l’énonciation passée et structurante pour l’énonciation future. N’est-ce pas justement l’encyclopédie qui remplit la page de l’écrivain avant son énonciation et qui contraint l’artiste à procéder en retirant, par ajout de soustractions ? L’Encyclopédie n’est-elle pas cet ensemble de schémas, de normes et d’usages qui palpitent sur la toile vide de l’artiste, précisément du fait qu’elle est vide ?

Note de bas de page 8 :

Cf. Deleuze 1981 : 157.

Lorsque Francis Bacon (1993) affirme qu’il existe tout un travail préparatoire de la peinture avant de peindre qui la libère des clichés, et qu’un tableau doit toujours passer à travers une série d’actes involontaires comme le fait de projeter de la couleur sur la toile, de faire des signes qui ne signifient rien, de brosser une partie, d’exécuter des effacements fortuits, etc., il suggère que le peintre ne doit jamais remplir une surface blanche, mais qu’il doit vider, débarrasser, nettoyer la toile8 des stéréotypes encyclopédiques qu’elle contient. C’est pourquoi le tableau est déjà là, dans les virtualités encyclopédiques, et l’artiste s’active pour retirer de la matière, exactement comme le faisait Michel-Ange sur le bloc de marbre (cf. Paolucci 2010). Cela a justement des conséquences qui concernent l’énonciation.

Dans son dernier ouvrage sur les modes d’existence, Bruno Latour (2012) propose de considérer que le sens advient dans le monde de l’existence par « instauration » de chaque mode d’existence, […] et sans qu’il soit nécessaire de poser au préalable de sujet et d’actant auquel on imputerait une énonciation. L’instauration n’est imputable qu’à un état de choses dynamique, une instance diffuse et en cours d’émergence. S’agissant des pratiques, elles adviennent au sens parce qu’elles poursuivent leur cours malgré les obstacles et les résistances et parce qu’elles ne peuvent le faire qu’en raison d’une force d’engagement qui maintient ce cours pratique. Cette « instauration » ne peut être imputée qu’à une instance diffuse, plurielle et en mouvement, dotée d’une régulation épisémiotique. L’instauration est donc la forme primaire de l’énonciation pratique. Il y a énonciation parce que la signification émerge de la dynamique d’un cours d’action, et de l’activité d’une instance qui est elle-même en cours d’instauration. L’effet d’« individuation » subjective est second, et ce n’est qu’un effet de sens conditionné. (Fontanille 2016 : 239-40)

Il est clair pourquoi « l’effet d’individuation subjective » est second : le sujet se construit par l’acte d’énonciation, et l’acte d’énonciation consiste en cet ensemble de procédures de potentialisation, virtualisation, actualisation et réalisation de schémas, de normes, d’usages et d’énoncés. Pour cette raison, l’énonciation est un acte de passe entre des modes d’existence qui n’est imputable qu’à un état de choses dynamique, à une instance diffuse et en cours d’émergence. Pour qu’il y ait « énonciation » comme « acte de production de l’énoncé », il faut un système dynamique constitué des perturbations produites par les sujets agissant à l’intérieur du même système. Le système est en mesure d’absorber les perturbations représentées par les jaillissements de couleur, les touches de pinceau et les signes non-signifiants, et d’enregistrer ces processus d’action comme pratiques d’énonciations picturales, en les codant en tant que structures structurées disponibles pour fonctionner par ailleurs comme structures structurantes. C’est pourquoi Fontanille, s’inspirant de la linguistique de l’énonciation de Culioli, insiste sur la « régulation épisémiotique » du système de l’énonciation : celui-ci a une force de régulation globale qui n’est pas le fait de l’action organisatrice d’un sujet, d’un chef d’orchestre ou d’un général. Au contraire, l’individuation même du sujet à l’intérieur du système est un effet de l’activité du système, que Latour (2012) appelle « instauration » et qu’il pense comme « forme primaire de l’énonciation », acte qui pose en même temps l’énoncé et les instances énonçantes, comme le disait Jean-Claude Coquet (2016).

Système décentré, effet d’un collage de pratiques locales, l’Encyclopédie est donc pour moi l’instance plurale et diffuse dotée d’un réglage épisémiotique et parcourue par une série d’instances subjectives qui y « ajoutent des soustractions ».

Un système encyclopédique est pour la sémiotique ce qu’un système de couplage structural entre organisme et environnement est pour l’énaction (Varela, Thompson e Rosch 1991, Gallagher 2017, Di Paolo et al. 2018), où le premier produit le second, qui à son tour produit le premier. Environnement sémiotique par excellence, l’Encyclopédie produit les sujets qui la produisent avec leurs propres énoncés comme « bave et débris de la sémiose ».

En tant que sujets, nous sommes ce que la forme du monde produite par les signes nous permet d’être. […] Seul le plan de la sémiose, telle qu’elle se définit à un stade donné de l’histoire (avec la bave et les détritus de la sémiose précédente qu’elle traîne derrière elle), nous dit qui nous sommes et ce que (ou comment) nous pensons. La science des signes est la science de la manière dont le sujet se constitue du point de vue historique. (Eco 1984 : 54)

Nous retrouvons ici un point fondamental de la théorie de l’énonciation (cf. Benveniste 1966) : le sujet est produit par les actes d’énonciation qu’il produit. Eco met en évidence le rapport entre le système encyclopédique et le sujet, ce dernier étant justement « bave et débris » de l’acte de sémiose, l’effet de l’activité sémiotique, du flux sémiotique interne à l’encyclopédie où les agencements des instances énonçantes produisent à leur tour ce flux sémiotique, cette bave et ces mêmes débris encyclopédiques qui les génèrent.

4. Agencements du plan virtuel de l’énonciation, régularité et rareté des énoncés

Eco ajoute un élément supplémentaire à cette idée : la forme du sujet dépend de la « forme du monde produite par les signes », c’est-à-dire produite par les masques sémiotiques stockés dans l’encyclopédie, que nous pouvons assumer en associant notre « parole » personnelle aux murmures des « paroles » impersonnelles qui circulent dans la communauté. L’encyclopédie est faite d’événements impersonnels et de singularités pré-individuelles, qui sont à la base de l’identification des personnes. Cet ensemble d’événements impersonnels et de singularités pré-individuelles que nous appelons, inspirés par Eco, encyclopédie, nous restitue un objet sémiotique fait des agencements entre les instances énonçantes hétérogènes qui habitent sur un plan virtuel. Dans ce plan virtuel, l’ensemble des directions possibles pris en charge par l’acte d’énonciation peut changer d’un point à un autre, même dans le voisinage d’un point fixe (le même sujet), et l’instance subjective d’énonciation induit avec un acte un espace non donné a priori sur le plan virtuel, qui sera à son tour enregistré dans le plan virtuel lui-même, en donnant lieu à une vraie plasticité du virtuel.

À ce propos, Alessandro Sarti, Giovanna Citti et David Piotrowski (2019) ont montré que, étant donné la cohabitation virtuelle de différentes instances hétérogènes telles que schéma, normes et usages, appréciations collectives et énoncés (« assemblage d’opérateurs hétérogènes »), l’énonciation est une forme d’« hétérogénèse différentielle », où l’on passe du virtuel à l’actuel. Le plan virtuel (normes, habitudes, schèmes, etc.) est intensif (Sarti, Citti et Piotrowski 2019 : 3), mais son intégration et actualisation par un acte donne lieu à des « formes, perceptions et morphologies étendues », qui sont en revanche actuelles et perceptibles à l’intérieur de l’énoncé. Sarti, Citti et Piotrowski (2019 : 2-5) conçoivent le plan virtuel comme un plan d’« agencement » entre instances hétérogènes, qui sont « singulières » et qui sont conçues comme un « élément problématique » dont les énoncés sont « autant de solutions ». Cette idée d’agencement modélise parfaitement la singularité du fond virtuel de l’acte d’énonciation donné à tout sujet comme quelque chose d’exclusivement sien, et qui donnera lieu à un énoncé à « chaque fois différent » (cf. Benveniste 1966, Ono 2007, Coquet 2007, Bondì 2016). Mais cette singularité et cette diversité de l’acte énonciatif ne tiennent pas au fait que les individus, les espaces et les temps concrets (extensifs) sont à chaque fois différents, comme l’affirmait Benveniste. Au contraire, la singularité est l’effet de l’agencement hétérogène entre schémas, normes, usages et appréciations collectives, qui définit le fond virtuel de l’acte de l’énonciation (intensif).

L’hétérogénéité qui donne lieu à la singularité de chaque acte d’énonciation n’est pas due aux acteurs concrets, situés du point de vue spatio-temporel, mais à l’agencement entre les instances hétérogènes qui en constituent le fond virtuel. Encore une fois, c’est de relations entre actants et non de localisations d’acteurs qu’il est question. Dès lors qu’on remplace la langue saussurienne par le concept d’encyclopédie, c’est-à-dire par des agencements entre instances énonçantes qui ont différents modes d’existence, l’acte d’énonciation qui nous fait passer du système des agencements de l’encyclopédie à l’énoncé est en fait un ajout de soustractions qui actualise et démarque un virtuel encyclopédique avec ses stéréotypes, ses clichés et son « déjà-dit » débordant. Cela est également valable lorsque l’acte tente de s’écarter avec force de cet ensemble de schémas, de normes et d’usages qui représente le fonds de tout acte énonciatif singulier. L’acte d’énonciation est la solution d’un problème sémiolinguistique représenté par des agencements virtuels dans l’encyclopédie, et chaque solution devient à son tour un problème sémiolinguistique futur.

Note de bas de page 9 :

Voir Paolucci 2020, ch. 2.

Cette réciprocité entre le fond virtuel pré-individuel et l’acte d’énonciation comme solution qui a son tour change la structure du fond est exactement la dialectique de l’énonciation, qui donne lieu à des évènements qui ne sont jamais reproductibles de la même manière. Un acte d’énonciation est un évènement produit par des agencements entre le virtuel impersonnel et le pré-individuel, et par leur actualisation individuée et personnelle. Deleuze (1969, 1980) nous enseignait qu’un événement n’est ni personnel ni anonyme, mais qu’il s’agit d’une singularité (Priméité), un point où il se passe quelque chose qui établit un agencement entre ces deux notions, un agencement entre la partie impersonnelle et la partie personnelle de l’énonciation. Cette idée d’événement comme agencement entre le personnel et l’impersonnel, que Levinas (1974) appelait illéité9, est fondamentale. Une énonciation est donc toujours une singularité par rapport aux schémas, aux normes et aux usages qui la rendent possible. Les événements ne naissent pas isolés ; au contraire, ils se manifestent par opposition (Secondéité) à d’autres événements énonciatifs et tout aussi possibles, qui auraient pu se manifester de la même manière à l’intérieur de ce système de schémas, de normes et de tournures établis par l’usage (Tiercéité). En effet, tout acte d’énonciation en nie d’autres, en contredit d’autres qui auraient été tout aussi possibles. C’est l’existence même de l’énoncé qui nie et contredit d’autres énoncés. C’est pourquoi, Michel Foucault, dans son Archéologie du savoir, où il formulait une importante théorie impersonnelle de l’énonciation, s’intéressait en même temps à la « régularité des énoncés » – à leur dépendance envers un système régulier de schémas, de normes et d’usages – et à leur « rareté », au fait « que tout n’est jamais dit » (Foucault 1969 : 138).

Les énoncés (aussi nombreux qu’ils soient) sont toujours en déficit ; […] On étudie les énoncés à la limite qui les sépare de ce qui n’est pas dit, dans l’instance qui les fait surgir à l’exclusion de tous les autres (Foucault 1969 : 138)

Régularité et rareté des énoncés sont pour moi deux principes incontournables d’une théorie impersonnelle et pré-individuelle de l’énonciation, telle que je suis en train d’essayer de la construire. Objectivement régulés et réguliers, sans pour autant être le produit de l’obédience d’un sujet à un système de règles, les énoncés sont également rares, car leur présence exclut la présence simultanée d’autres énoncés, qui auraient été également possibles sur la base de leur système de régularité. La tension entre régularité et rareté est pour nous la « régulation épisémiotique » servant de toile de fond à l’acte d’énonciation, ainsi que la « force » interne au système de l’énonciation dont parle Fontanille (2016).

Comment se représenter alors l’acte de l’énonciation à l’intérieur d’un tel système ?

5. L’énonciation impersonnelle et ergative

Les « virtualités » en amont de l’acte d’énonciation consistent en une cohabitation d’énoncés contradictoires produisant un murmure virtuel d’actes d’énonciation, également contradictoires entre eux, et néanmoins tous possibles de la même manière sur la base des régularités des schémas, des normes et des usages. C’est en tenant compte de ce phénomène qu’Umberto Eco a introduit la notion d’encyclopédie, en la concevant comme un espace hétérogène de cohabitation de schémas, de normes, d’usages et d’énoncés.

L’encyclopédie est un fatras de schémas, de normes et d’usages constitué par des énoncés déjà énoncés, servant de toile de fond à un acte d’énonciation qui y ajoute des soustractions. Cet ajout de soustractions est un acte qui dissocie l’énonciation du domaine exclusif d’une instance subjective et la renvoie à un agencement collectif qui ouvre différentes positions de sujet pour différentes instances énonçantes. C’est ce qu’affirmait Hjelmslev,

On se rend compte immédiatement qu’en passant successivement du schéma par la norme et l’usage vers l’acte, on n’accomplit pas une descente proportionnellement graduée ; on franchit dans cette marche plusieurs frontières (Hjelmslev 1942 : 87, nous soulignons).

Comme le fait remarquer Michel Arrivé (1986),

Avec cette description de la « marche » du schéma vers l’acte on est incontestablement en présence de la théorie glossématique de l’énonciation. Rien n’y manque, même pas le sujet : il y est en effet représenté par le on sujet des deux syntagmes verbaux accomplir une descente, franchir certaines frontières. […] Le sujet est réduit à sa plus simple expression : pure émanation du procès qui le présuppose, il se présente sous la forme la plus neutre qui soit : ni un je, ni un tu, pas même un il ou un elle. Non : un simple on, la non-personne à l’état pur. […] Dans l’univers sémiotique de Hjelmslev, c’est le paradigme entier de la personne qui se neutralise au profit de la non-personne, le on, seul sujet possible de l’énonciation. (Arrivé 1986 : 185-6)

Le « on » est l’expression sémiotique d’un agencement entre le plan virtuel et pré-individuel, d’un côté, et l’acte individué et réalisé, de l’autre. Un plan qui, à son tour, deviendra une partie du fond virtuel et pré-individuel lorsque l’encyclopédie l’enregistrera. Ego n’est pas l’instance de l’énonciation, et l’acte de l’énonciation n’est pas une action « transitive, grâce à laquelle le sujet construit le monde en tant qu’objet en se construisant en même temps lui-même » (Greimas et Courtés 1979 : « énonciation »). La transitivité intentionnelle n’est pas du tout une bonne image de l’acte d’énonciation. En effet, si l’énonciation est un acte qui construit au même moment l’énoncé et les instances énonçantes et si les instances énonçantes ont à faire avec les schémas, les normes, les institutions et les usages, ne serait-il pas plus adéquat de concevoir un modèle ergatif de l’acte d’énonciation ?

Avant d’être une forme grammaticalisée dans une langue spécifique, « la transitivité est une manière particulière de conceptualiser l’action et le rôle du sujet en son sein, en privilégiant la causativité : le processus en acte est causé par le sujet et présuppose une agency causale et intentionnelle » (Violi 2007 : 193). Le modèle ergatif est en revanche complètement différent ; il est présent dans toutes les langues, indépendamment du fait qu’un système de cas particuliers le grammaticalise (voir Hjelmslev, 1935). À la différence de l’agency transitive, celle ergative conçoit ce qui génère le processus comme interne au processus lui-même : « les pâtes ont cuit » et non pas « l’eau bouillante a cuit les pâtes ». Dans le schéma ergatif, contrairement au schéma transitif, l’action est interne au sujet mais elle n’est pas causée par ce dernier : comme le dit Halliday, elle « advient, pour ainsi dire, à travers le sujet, mais elle n’est pas causée par lui » (Violi 2007 : 194, voir Halliday 1994). Dans des passages tels que « la voiture s’est arrêtée », « le fil s’est cassé », « la patience est épuisée », quelque chose aura sans aucun doute causé ce genre d’états. Si la causalité qui a généré l’épuisement de la patience ou l’arrêt de la voiture est distribuée sur plusieurs actants en étant donc constitutivement plurielle, du point de vue de l’ergativité de la langue elle doit être envisagée comme quelque chose qui se fait sans une intervention externe au faire. Il s’agit d’une morphogenèse immanente au système. L’énonciation serait un acte ergatif de ce type. En effet, l’idée de l’acte d’énonciation qui construit à la fois l’énoncé et les instances énonçantes ne doit pas être interprétée de manière transitive – le sujet qui produit l’énoncé à travers un acte se produit en même temps lui-même –, mais bien de manière ergative – le sujet s’énonce à travers un acte qui le fait émerger simultanément à l’énoncé à partir des autres instances énonçantes. L’énonciation est un processus fondé sur le « on » (agencement entre des instances hétérogènes), et son agency est interne au processus lui-même, distribuée de manière ergative sur plusieurs instances énonçantes.

Voici donc une déclinaison finale du « on », sujet propre à une énonciation impersonnelle et pré-individuelle : l’ergativité de son action, l’ergativité de son acte d’énonciation comme agencement qui ajoute des soustractions dans des niches sémiotiques, pendant qu’on essaie d’habiter un environnement en sculptant un monde de valeurs et de significations au point de départ de plusieurs autres environnements et mondes qui sont tout de même possibles.