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Les phénomènes de violence dans la presse écrite au Royaume-Uni et en Espagne

Forms of violence in the written press
of the United Kingdom and Spain

Ramón Martí Solano
Maître de conférences
FRED, Université de Limoges, Limoges, France
ramon.marti-solano@unilim.fr
Carmen Ávila Martín
Profesora contratada doctora, Dto. de lengua española
Universidad de Granada, Espagne
cavila@ugr.es

Publiée en ligne le 20 décembre 2012

Cet article présente deux travaux de recherche qui s’inscrivent dans le même courant, c’est-à-dire la linguistique du corpus, et qui ont été réalisés suivant une méthodologie commune. Notre intérêt a été d’observer, de délimiter et d’analyser plusieurs représentations linguistiques de certains phénomènes de violence, et plus particulièrement de la violence infligée aux femmes, dans la presse écrite du Royaume-Uni et d’Espagne. Nous nous sommes concentrés sur l’analyse du terme « honour killing » dans la presse britannique et du terme « violencia de género » dans la presse espagnole. L’utilisation d’un concordancier, ConcGram 1.0, a permis de dégager les collocations et associations lexicales les plus fréquentes et significatives pour une analyse qualitative de ces phénomènes.

This paper presents two research studies on corpus linguistics which have been conducted following the same methodology. Our main interest has been to observe, delimit and analyse a number of linguistic representations of certain forms or types of violence, especially certain types of violence against women, in the written press of the United Kingdom and Spain. We have focused on the analysis of the term “honour killing” in the British press and of the term “violencia de género” in the Spanish press. The use of a concordancing programme, ConcGram 1.0, has allowed us to retrieve the most frequent and meaningful collocations and lexical associations leading towards a qualitative analysis of these forms of violence.



Texte intégral

I. La presse écrite et les phénomènes de violence au Royaume-Uni

L’origine de cette recherche se trouve dans la lecture de la presse quotidienne britannique et dans le repérage de certains composés, généralement formés de deux noms, qui pourraient faire partie du champ lexical qu’on appellerait « phénomènes ou manifestations de violence ». Ces composés sont les suivants : gang culture (la culture des gangs), hate crime (des attaques provoquées par la haine), hoax bomb (fausse alarmes de bombe), honour killing (crimes d’honneur), knife crime (délits d’arme blanche) et white collar crime (défalques).

Notre démarche a consisté, d’abord, à observer si ces composés étaient enregistrés ou pas dans différents dictionnaires bilingues et monolingues. Pour cela nous avons utilisé comme premier outil la troisième édition en CD-ROM du Cambridge Advanced Learner’s Dictionary (CALD) et nous avons réalisé une recherche automatique de tous les noms dans la rubrique Crime and Law (la délinquance et la loi), ce qui a donné un total de 946 entrées. Curieusement, aucun de ces composés ne fait partie de la nomenclature de ce dictionnaire. A partir de cette observation, nous avons consulté d’autres dictionnaires afin de comparer ces résultats : seul le composé hate crime est lemmatisé dans deux dictionnaires en ligne, à savoir l’Oxford Advanced Learner’s Dictionary (OALD) et le Merriam-Webster’s (MW), ce qui montre bien la relative nouveauté de ces composés en anglais.

Notre deuxième préoccupation avait à voir avec leur présence dans deux des plus grands corpus généraux de l’anglais, le British National Corpus (BNC) et le Corpus of Contemporary American English (COCA). Les très maigres, même parfois inexistants, résultats montrent d’une part qu’il s’agit de composés de création et d’usage récents dans la langue anglaise et d’autre part que seules les archives électroniques d’un grand journal peuvent rendre compte de ce type de phénomènes lexicaux. La relation entre l’emploi de ces composés et les informations de type fait-divers est plus qu’évidente. Pour cette raison nous avons décidé de créer nos propres corpus à partir de sources journalistiques. Il est évident que ces sujets sont aussi traités par d’autres genres textuels spécialisés tels que les textes légaux et les textes criminologiques.

A. Le traitement médiatique des phénomènes de violence

Cette étude fait partie d’un projet de recherche plus large de l’équipe DYNADIV-FRED appelé « Le traitement médiatique des phénomènes de violence ». Pour être plus précis, il s’inscrit dans l’un des axes de recherche du réseau international « Relations de genre et pratiques sociales : Amérique Latine, Europe, Caraïbes » (ALEC). Cette recherche est donc centrée sur le traitement médiatique de certains phénomènes de violence spécialement récurrents dans la presse britannique. La recrudescence de certaines formes de violence au Royaume-Uni est intimement liée à une configuration sociale extrêmement hétérogène, multiraciale et multiculturelle.

Cette première phase sera complétée par une étude comparative du traitement médiatique de ces phénomènes de violence dans la presse écrite au Royaume-Uni, en Espagne et en France. Le but de cette recherche est de montrer les contextes réels et les associations linguistiques en relation avec des manifestations violentes infligées aux femmes, aux adolescents, aux handicapés, aux homosexuels et aux minorités religieuses et ethniques. L’incidence de certains types de violence sera plus ou moins importante en fonction de chaque pays et de ses caractéristiques économiques, culturelles et sociologiques. Sans doute y aura-t-il, dans les médias de certains pays plus que dans d’autres, des manifestations de violence plus représentées, plus visibles et par conséquent plus présentes mais, en tout cas, seule une analyse rigoureuse nous permettra d’établir les limites de chaque phénomène.

B. Fréquence d’emploi des phénomènes de violence

D’après les résultats obtenus dans les archives électroniques du journal The Guardian, les composés hate crime, gang culture, honour killing et knife crime sont les plus représentés parmi les six : knife crime se situe en tête de la liste avec un total de 1 000 occurrences.

Tableau 1 : Nombre d’occurrences du corpus des composés nominaux sur la violence dans le BNC, le COCA et les archives du Guardian

Composés

BNC

COCA

The Guardian

hate crime(s)

0 + 0

417 + 568

419 + 340

hoax bomb(s)

8 + 1

1 + 0

54 + 26

gang culture(s)

0 + 0

13 + 0

428 + 5

white(-)collar crime(s)

17 + 3

164 + 31

159 + 24

honour killing(s)

0 + 0

0 + 2

203 + 293

knife crime(s)

4 + 1

3 + 1

959 + 41

Il faut signaler que les chiffres à gauche dans les colonnes du Tableau 1 correspondent au nombre d’occurrences des lemmes au singulier et ceux à droite, à leur forme au pluriel. On observe, par exemple, que l’emploi de knife crime est significativement plus fréquent au pluriel qu’au singulier, à la différence de ce qui se passe avec hate crime où la distinction du nombre grammatical n’est pas pertinente.

Ces composés ne sont pratiquement pas représentés dans le BNC, ce qui fait de ce corpus un outil inapproprié pour ce type d’étude : il suffit d’observer que trois des quatre composés les plus fréquents dans les archives du journal n’ont même pas une seule occurrence dans le BNC, ce qui est extrêmement significatif.

Si nous considérons que la base de données textuelle du BNC s’arrête en 1993, nous pouvons conclure, au vu des résultats, qu’il ne s’agit pas seulement de composés qui ont été créés récemment mais aussi que nous avons affaire à une prolifération de nouvelles formes de violence et à un usage abondant et récurrent de ce type de sujets de la part des journalistes et de la presse en général, surtout au cours de cette dernière décennie. En ce qui concerne le COCA, et si nous comparons les nombreux résultats de hate crime et de white-collar crime et les résultats pratiquement inexistants de honour killing et de knife crime (il ne faut pas oublier qu’il s’agit d’un corpus de 410 millions de mots), les conclusions nous paraissent évidentes : les premiers seraient originellement des phénomènes culturels spécifiques aux Etats-Unis et les seconds, au Royaume-Uni. Le grand nombre d’occurrences de hate crime dans le COCA est le signe évident qu’il s’agit d’une composition lexicale propre à la variété américaine de l’anglais. Celle-ci a très bien voyagé de l’autre côté de l’Océan Atlantique comme le prouvent les résultats des archives du journal britannique qui placent ce composé en deuxième lieu juste après knife crime, phénomène typiquement britannique celui-là.

Il est évident que les sociétés modernes occidentales sont plus ou moins accrochées aux images violentes, des images que l’on voit souvent sur les écrans de télévision, dans les films, chez les héros de bandes dessinées et chez les personnages de jeux de vidéo. Ce sont donc ces diverses manifestations de violence qui font partie intégrante de la culture de masse contemporaine. Il existe ainsi un stock commun de représentations culturelles de la délinquance et de la violence mais aussi des particularités propres à chaque société, à l’origine d’un certain nombre de termes très marqués culturellement. Un autre objectif que nous nous sommes donné est d’examiner les stéréotypes culturels et les représentations culturelles contemporaines de la délinquance et de la violence au Royaume-Uni, en Espagne, et éventuellement dans d’autres pays, à travers ces différentes réalisations lexicales.

C. Méthodologie et outils de la recherche

Lorsqu’il s’agit d’analyser ce type de composés, la constitution d’un corpus spécifique devient très utile. Pour cette étude nous avons élaboré un corpus spécifique pour chacun des composés à analyser. Nous avons restreint la sélection textuelle à des articles dans lesquels apparaît, au moins une fois, le composé en question. Ensuite, à partir de cette sélection d’articles, nous avons créé une base de données jusqu’à atteindre 100 000 mots environ. Ce corpus, qui de prime abord, pouvait paraitre petit, est un corpus spécifique ou thématique où les occurrences de ces composés sont très nombreuses si nous les comparons avec les résultats obtenus dans un corpus général.

Pour notre recherche nous avons utilisé le logiciel ConcGram 1.0 qui permet d’identifier toutes les cooccurrences de plusieurs mots, indépendamment de leur morphologie ou de leur position dans les énoncés. Le logiciel est capable de trouver toutes les cooccurrences avec une limite de 50 caractères (environ 12 mots), de chaque côté du mot occupant la position centrale dans le concordancier. La configuration de ces “concgrams” commence avec des mots contigus à droite. Les lignes suivantes montrent des exemples ordonnés en fonction de la distance entre les mots du “concgram” comme l’illustre la Figure 1.

Figure 1 : Configuration du concgram gang/culture

Nous excluons les mots grammaticaux tels que the, of, to, and ou a qui sont par ailleurs les plus représentés dans les corpus textuels et les différentes formes des verbes be et have. Nous examinerons principalement les noms, les adjectifs et les verbes les plus fréquents et significatifs. La fréquence de mots monolexicaux, l’analyse des mots-clés et des collocations, les associations lexicales de certains termes et les cooccurrences les plus significatives feront donc l’objet de cette analyse.

D. Le crime d’honneur (honour killing) au Royaume-Uni

Les crimes d’honneur sont des actes de violence, souvent des meurtres, commis contre les femmes par les membres de leur propre famille. Le père, en l’occurrence, lorsqu’il considère que sa fille a entaché son honneur et qu’elle doit être punie pour avoir eu, par exemple, une relation sentimentale (réelle ou pas) sans le consentement familial. Ce type de situation, qui peut paraître impensable au XXIème siècle, n’est malheureusement pas rare dans certains pays de l’Union européenne, plus particulièrement au Royaume-Uni.

Nous avons constitué un corpus appelé « honour killing » d’environ 100 000 mots à partir d’un total de 200 articles du Guardian entre 1999 et 2010. Les pics de fréquence d’emploi de ce composé correspondent aux années 2004 et 2008, avec une polarisation de certains meurtres, très médiatisés au Royaume-Uni à cette époque-là. Nous avons trouvé 111 occurrences d’honour killing dont 62 entre guillemets, ce qui représente un total de 55,8 %. Le guillemetage relève d’une prise de position consciente des journalistes et d’une mise en question de cette dénomination qui n’a, bien évidemment, absolument rien d’honorable. Même si plusieurs articles font partie de la rubrique internationale (« World news »), la plupart sont des informations nationales (« UK news »). Cela montre ainsi l’incidence de cette barbarie parmi les communautés d’origine asiatique, et plus spécialement dans la communauté pakistanaise, très importante au Royaume-Uni.

Si nous observons la liste de mots par fréquence et nous enlevons les deux constituants du composé, honour et killing, et le mot police, que nous retrouvons dans tous les corpus et qui n’ajoute aucune information significative ni établit des associations contextuelles particulières, les lemmes les plus fréquents sont woman (femme), family (famille), man (homme), murder (meurtre) et father (father), avec, respectivement, 525, 324, 262, 216 et 197 occurrences. Au vu des résultats nous pouvons conclure que cette pratique est traitée comme une affaire exclusivement familiale, d’où la présence de family mais aussi de home (foyer) avec 152 occurrences. L’association contextuelle la plus saillante (hormis le contexte familial) est en rapport avec la communauté musulmane, représentée ici par le terme Muslim (musulman) avec un total de 157 occurrences. Ce résultat confirme de façon frappante l’incidence de ce phénomène au sein de cette communauté au Royaume-Uni.

Outre la fréquence lexicale, nous avons utilisé d’autres techniques de requête, comme le recours à certaines séquences lexicales dans lesquelles il y a une case vide qui correspond à l’élément que nous voulons chercher. Dans le cas de father and __ (père et __ ) les résultats obtenus montrent que les associations lexicales se font avec d’autres membres de la famille ou avec des apparentés, mais toujours avec des hommes et que la conjonction des pères et des oncles et la plus récurrente et, disons-le ainsi, la plus meurtrière. L’emploi d’une séquence à case vide telle que murdered by __ (tuée par __ ) ne fait que corroborer les informations précédentes, même si, comme l’illustre l’exemple treize dans la Figure 2, l’intervention active de la mère est aussi possible.

Figure 2 : résultats de la requête murdered by __ dans le corpus « honour killing »

1 :
«  parce qu’elle a commencé une relation avec un homme qui […] », « parce qu’elle a choisi, elle-même, son petit ami, ce qui (...)

Il est relativement facile de trouver aussi les mobiles ou les raisons des meurtres en cherchant des séquences telles que because she __ (parce qu’elle __). Nous avons obtenu 18 résultats pour cette requête, tous en rapport avec une relation sentimentale, comme l’illustrent les exemples suivants : « because she began a relationship with a man who […] », « because she chose her own boyfriend, which […], « because she fell in love with a man they disapproved of. », etc.1

Finalement nous voudrions revenir sur la particularité d’honour killing par rapport aux autres composés. Le terme, lui-même, est très souvent mis en question, soit par l’emploi du guillemetage, soit par l’antéposition d’un élément de modalisation, marqueur de prise de position, en l’occurrence l’adjectif so-called (soit-disant, prétendu) qui, avec 24 occurrences dans notre corpus, signale explicitement le questionnement de ce terme de la part des journalistes.

II. La presse écrite et les phénomènes de violence en Espagne

A. Le crimen de honor et l’asesinato pasional

Les termes crimen de honor (crime d’honneur) et asesinato pasional (meurtre passionnel) ont souvent été utilisés dans la tradition littéraire hispanique : l’Espagne a donné naissance au mythe de Carmen, une femme victime d’un meurtre passionnel et symbole de la femme libre, bien que le personnage littéraire proprement dit soit de création française. Nonobstant, ces deux termes ne sont plus employés aujourd’hui dans la presse espagnole en relation avec la violence infligée aux femmes. Les exemples relevés du journal El País sont très peu nombreux : crimen de honor apparaît dans des informations sur le Pakistan ou sur la Turquie, mais jamais dans la rubrique nationale. De son côté, asesinato pasional, également très peu employé, apparaît, quant à lui, de façon subsidiaire et dans le cotexte du terme violencia de género.

« Se ha pasado de tolerar el mal llamado "crimen pasional" a combatir la violencia de género, del vacío legal a tener una ley que sitúa a nuestro país a la cabeza de Europa en la lucha contra los malos tratos.” » (Micaela Navarro “Frente a los malos tratos, denuncia”, El País, 25/11/2010)

« […] y “Ellos no están locos, no es el alcohol ni las drogas ni el estrés, no son crímenes pasionales. Es violencia de género.” » (Victoria Torres, “Por qué los machistas no dejan de matar?” (El País, 02/08/2010).

Il faut, néanmoins, signaler que les phénomènes de violence contre les femmes ne sont pas exclusifs de la société espagnole. Les informations fournies par les médias espagnols montrent que le nombre de meurtres occasionnés par ce type de violence est plus élevé dans les pays nordiques et que l’Espagne se situe carrément à la queue des pays européens quant au nombre de meurtres dus à la violence domestique.

« Si la primera medida para solucionar un problema es reconocer que existe, la violencia machista en el mundo está muy lejos de acabar. Sólo 23 países -17 europeos, cinco americanos y Japón- registran y hacen públicos los datos sobre muertes de mujeres a manos de su pareja o ex pareja, según recoge el II Informe Internacional de Violencia contra la Mujer del Centro Reina Sofía. El trabajo, con datos de 2003, sitúa a España a la cola de los países europeos en número de asesinadas por violencia de género, por debajo de países como Reino Unido, Dinamarca, Finlandia o Suiza. » (El País, 02/06/2007)

Les informations afférentes à la violence contre les femmes sont largement couvertes par les médias en Espagne, surtout à partir de l’adoption de la LEY ORGÁNICA 1/2004, du 28 décembre, de Medidas de Protección Integral contra la Violencia de Género. Selon le rapport préparé par l’Observatoire sur la violence contre les femmes : « dans l'année 2009 il y a eu 55 crimes de violence sexuelle ». Selon la presse, ce chiffre a augmenté en 2010 avec un total de 71 femmes tuées (El País 19/12/2010). Nous estimons que la comparaison avec d’autres pays européens s’avère très difficile à cause du processus de libération féminine, beaucoup plus tardif en Espagne que dans la grande majorité des pays européens. Néanmoins, la création de l’Observatoire européen sur la violence contre les femmes, une initiative de la présidence espagnole de l’Union européenne, établit des critères unifiés qui pourront éventuellement permettre une étude contrastée entre les différents pays.

Il serait très intéressant d’observer et d’analyser les raisons pour lesquelles cette situation s’est enracinée en Espagne, mais cela ne relève pas de notre compétence, donc nous laisserons cette tâche à d’autres chercheurs dans d’autres domaines des sciences humaines et sociales. En tant que linguistes nous nous focaliserons sur le traitement que ce phénomène reçoit dans la presse espagnole par le biais de différentes analyses lexicales et textuelles.

B. Analyse du terme violencia de género

2 :
 Il s’agit de l’académicien et écrivain de renommé internationale Arturo Pérez Reverte.

En Espagne, l’unité lexicale violencia de género a été adoptée par le gouvernement espagnol dans la LEY ORGÁNICA 1/2004, du 28 décembre, de Medidas de Protección Integral contra la Violencia de Género. La dénomination du phénomène a provoqué une vive controverse au sein de la Real Academia Española (RAE) qui avait envoyé un rapport au gouvernement en recommandant le choix de violencia doméstica. Il y a eu des critiques virulentes à la décision gouvernementale et un académicien l’a même fustigée d’un ton insultant.2

L’expression ne figure pas dans la dernière édition du dictionnaire publié par la RAE, à savoir la 22ème édition de 2001. La consultation de la version électronique de ce dictionnaire montre les modifications et nouveautés qui feront partie de la 23ème édition, mais violencia de género n’y sera pas, non seulement à cause du rejet de cette expression par l’Académie, mais aussi en raison du caractère traditionnel de ce dictionnaire qui inclut des définitions peu actuelles ou propres à d’autres périodes historiques de la langue espagnole.

De son côté, l’entrée género du Diccionario panhispánico de dudas (DPD) enregistre cette expression tout en la considérant comme un calque de l’anglais. Il accepte et explique son utilisation dans les études féministes avec un sens technique particulier qui renvoie à une catégorie socioculturelle impliquant des différences ou des inégalités sociales. En revanche, cette même entrée critique son emploi lorsqu’elle est utilisée au lieu du mot sexo (sexe) et propose d’autres alternatives pour les termes discriminación de género et violencia de género, telles que discriminación ou violencia por razón de sexo, discriminación ou violencia contra las mujeres, violencia doméstica, violencia de pareja ou d’autres expressions du même genre.

L’influence de l’Académie et le fait que cette expression soit un néologisme sont les raisons pour lesquelles on ne trouve pas l’expression violencia de género dans les grands dictionnaires de l’espagnol. On ne la trouve pas non plus dans le Diccionario del español actual (DEA) constitué à partir d’un corpus de langue parlée et écrite et qui intègre aussi la langue journalistique de la seconde moitié du XXème siècle. Nous ne l’avons pas trouvée non plus dans le dictionnaire Clave ni dans le dictionnaire REDES.

On peut, toutefois, la lire dans le Corpus de Referencia del Español Actual (CREA) avec 60 occurrences réparties sur un total de 32 documents. Ce corpus comprend, pour l’instant, plus de 160 millions de mots (jusqu’à mai 2008). Il se compose d’une grande variété de textes écrits et oraux produits dans tous les pays de langue espagnole de 1975 à 2004. D’après les statistiques fournies par ce corpus et présentées dans la Figure 3, les deux premières occurrences apparaissent en 1993 et le nombre d’occurrences augmente au fil des ans jusqu’à atteindre 22 cas en 2004 (pour le cas de l’Espagne).

Figure 3 : Statistiques de violencia de género dans le CREA par pays et par thèmes

C. Caractéristiques du corpus violencia de género

Nous avons créé un corpus textuel de 100 000 mots à partir d’articles renfermant l’expression violencia de género extraits du journal El País, correspondant à l’année 2010 et, ce, jusqu’au 15 février 2011. La requête violencia de género a donné un total de 341 occurrences. La forme violencia doméstica ne compte que 10 occurrences tandis que violencia machista est représentée par 78 occurrences. Les formes violencia sobre la mujer, violencia contra la mujer et violencia sexista sont, quant à elles, très peu présentes dans notre corpus (seulement 9 occurrences pour la première et 6 pour les deux autres). Toutes ces expressions sont utilisées comme synonymes dans le discours journalistique et les 10 occurrences de violencia doméstica nous montrent que cette expression n’a pas eu du succès en espagnol contrairement à son équivalent en anglais domestic violence.

Une recherche de fréquence lexicale dans notre corpus a donné les résultats présentés dans le Tableau 2.

Tableau 2 : Sélection de lemmes et leur fréquence d’emploi dans le corpus « violencia de género »

lemme

nb. d’occurrences

lemme

nb. d’occurrences

mujer

793

policía

147

año

627

ex

117

violencia

543

agresor

111

género

358

hijo

95

víctima

353

denuncia

94

pareja

283

guardia

93

gobierno

176

domicilio

91

hombre

173

agente

85

igualdad

163

maltrato

83

ley

152

juez

75

D. Les associations du terme violencia de género

3 :
 Voici la traduction de ces unités polylexicales : « Tribunaux contre la violence », « Unité de coordination contre la (...)

Les associations lexicales du terme violencia de género sont nombreuses (voir Tableau 2) et montrent de manière assez transparente les acteurs, les lieux, les protagonistes et les circonstances qui y participent ou tournent autour de ce phénomène. L’association avec la nationalité des agresseurs est aussi très fréquente et donc pertinente pour notre analyse. Il est aussi intéressant de noter qu’un nombre très élevé d’occurrences fait référence au contexte juridique du phénomène avec des unités polylexicales telles que juzgados de violencia,Unidad de coordinación contra la Violencia, Observatorio de Violencia, fiscal delegada, fiscalía, Delegación del Gobierno ou Delegación provincial de violencia de género.3 La Figure 4 montre les résultats du concgram violencia de género/ley. Dans de nombreuses occasions l’objet de l’information est justement la Ley Integral contra la violencia de género  critiquée sur son efficacité à éradiquer la violence de género, et qui a aussi suscité des débats quant à son utilité comme instrument destiné à éliminer ces comportements reprouvés par toute la société. La Figure 4 présente les résultats des concgrams violencia de género/ley.

Figure 4 : Résultats du concgram violencia de género/ley dans le corpus « violencia de género »

1. Concgram violencia de género/año(s)

Le fait qu’año a un très grand nombre d’occurrences n’est pas banal. Il s’agit d’une référence fréquente et très récurrente qui résulte de l’intention du journaliste de  rapporter le nombre de cas de violence de genre faisant l’objet des informations pour l’année en cours ou de le comparer avec ceux de l’année précédente. De ce fait, les exemples du type : « la región acumula cuatro muertes por violencia de género este año. », « Con Rafaela son ya 34 las mujeres muertas por violencia de género en lo que va de año. » ou « Las mujeres han presentado 8.458 denuncias por violencia de género (un 12,7% más que el año pasado. » sont nombreux. Les chiffres jouent un rôle primordial dans ces informations ; ils servent d’une part à donner un côté scientifique à la thématique et d’autre part à alimenter la curiosité morbide des lecteurs par rapport au nombre croissant de victimes.

2. Concgram violencia de género/pareja(s)

4 :
 Pareja est un nom de genre épicène en espagnol qui peut, par conséquent, se traduire par compagne ou compagnon.

Les références aux deux acteurs principaux (l’homme et la femme) sont logiquement nombreuses mais elles prennent aussi différentes formes lexicales. L’unité lexicale pareja4, qui avec son pluriel parejas,a 283 occurrences, dont 54 occurrences sont ex parejas. Ce qui est intéressant, dans ce cas-là, c’est l’apparition d’une nouvelle dénomination pour les relations sentimentales qui, d’ailleurs ne se trouve pas dans le Diccionario de la Real Academia (DRAE). C’est une dénomination neutre qui remplace le terme plus formel de cónyuge (conjoint) ou marido/esposa (mari/épouse) et qui a probablement été favorisée par l’apparition de cette expression dans la Ley de parejas de hecho (loi sur le PACS). Par conséquent, les journalistes prennent de la distance par rapport au lien sentimental entre l’homme et la femme.

3. L’expression de la nationalité d’origine

Finalement, il est assez fréquent que la nationalité des victimes et/ou des agresseurs soit indiquée, en particulier lorsque ceux-ci ne sont pas des Espagnols. La Figure 5 montre toutes les occurrences du mot nacionalidad dans notre corpus. Sur un total de 30 occurrences où l’origine est spécifiée, seuls 8, c’est-à-dire 26,6%, sont d’origine espagnole. Nous estimons qu’il faudrait un corpus plus important en taille mais aussi plus étendu dans le temps pour pouvoir en tirer des conclusions pertinentes sur le traitement de la nationalité d’origine et sur sa relation avec le phénomène de la violence domestique en Espagne.

Figure 5 : Occurrences du mot nacionalidad dans le corpus « violencia de género »

III. Conclusions générales et perspectives

En conclusion, nous voudrions souligner que, pour le cas du Royaume-Uni, ces composés ont été créés récemment et que le pic de fréquence d’emploi dans les archives électroniques du journal correspond aux années 2008 et 2009, ce qui souligne leur caractère innovateur. Nous considérons qu’il existe des schémas qui conforment et délimitent la représentation culturelle des différents phénomènes de violence et que ces schémas se construisent à partir de certains mots, combinaisons de mots, collocations et associations lexicales. D’un autre côté, la fréquence lexicale, elle, est révélatrice à la fois de la nature et du traitement médiatique de ces phénomènes : dans le cas des crimes d’honneur, les mots family, man et murder configurent et encadrent cette pratique abominable qui, contrairement aux crimes à l’arme blanche ou aux attaques provoquées par la haine, sont une affaire de famille, un acte perpétré par des hommes qui finit presque toujours par un meurtre. Le terme honour killing est très contesté ; cela se traduit par l’utilisation massive du guillemetage qui renvoie, dans ce cas de figure, à une prise de position active de la part du journaliste sur ce phénomène. C’est le terme honour qui gène : il est plus qu’évident qu’il n’y a rien d’honorable dans le fait de tuer sa fille ou sa sœur parce qu’elle veut être libre et décider par elle même et surtout parce qu’elle veut aimer la personne de son choix.

Pour ce qui est de l’Espagne, le crime passionnel ou crime d’honneur a cessé d’être en vigueur dans la presse espagnole. Celle-ci informe plutôt des meurtres dus à la violence de genre comme un fait de société réprouvable. Il est intéressant de signaler que la mention explicite de la nationalité de la victime ou de l’agresseur ou bien des deux, est un élément récurrent dans le traitement médiatique de ce type de phénomène. Les journalistes ressentent le besoin d’indiquer la nationalité surtout lorsque ces personnes ne sont pas d’origine espagnole, même si nous avons trouvé quelques exemples qui montrent le contraire. La récurrence de ce phénomène textuel relève en même temps d’une sorte d’automatisme rédactionnel propre à la profession (les informations sont extraites du rapport de la police) mais aussi d’une idéologie sous-jacente selon laquelle cette mention est importante car elle met en relation ce problème avec les communautés d’immigrés et de clandestins en Espagne. Il ne faut pas oublier que cette recherche porte sur un seul journal, El País, une publication de centre-gauche, avec une idéologie plus progressiste que celle d’autres journaux espagnols et, par conséquent, plus attentive à l’emploi d’une langue politiquement correcte. Il est très probable que lorsque cette recherche s’élargira à d’autres publications, des associations en rapport avec la discrimination envers les étrangers pourront apparaître de façon plus directe.

Par ailleurs, les résultats des analyses lexicales montrent de très nombreuses occurrences de termes liés au droit, à la légalité et à la jurisprudence. Cet engouement n’est que le reflet d’une ‘juridisation’ du problème en Espagne. Cette situation a donné lieu, surtout depuis quinze ans, à la création d’un nombre important d’organismes officiels et d’associations en tous genres qui luttent juridiquement contre cette situation.

En règle générale, on peut affirmer que l’immense majorité des articles qui traitent de cette question sont des faits divers dont la structure, le choix du lexique et le contenu informationnel se ressemblent beaucoup. La loi de 2004 est devenue la référence mais aussi les organismes officiels créés pour sa mise en œuvre. Le débat se centre donc sur l’efficacité de la loi face à l’augmentation du nombre des victimes malgré tous les moyens mis à leur disposition. Certaines de ces victimes avaient entamé des démarches juridiques contre leur agresseur mais, pour la plupart d’entre elles ce n’est pas le cas. Mis à part les aspects juridiques, les informations posent souvent la question concernant des mesures éducatives de prévention qui devraient être mises en place. Les articles sont majoritairement des faits divers mais il y a aussi un nombre important d’éditoriaux et de reportages qui analysent la question de façon plus approfondie, voire quelques articles qui analysent d’un œil critique le sentiment de culpabilité chez l’homme face à cette situation.

Références bibliographiques

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SECO, M., ANDRÉS, O. & RAMOS, G. (1999). Diccionario del español actual, Aguilar, Madrid.

Notes

1 «  parce qu’elle a commencé une relation avec un homme qui […] », « parce qu’elle a choisi, elle-même, son petit ami, ce qui […] », « parce qu’elle est tombée amoureuse d’un homme qu’ils désapprouvaient. » Traduit par nos soins.

2  Il s’agit de l’académicien et écrivain de renommé internationale Arturo Pérez Reverte.

3  Voici la traduction de ces unités polylexicales : « Tribunaux contre la violence », « Unité de coordination contre la violence », « Observatoire contre la violence », « procureur déléguée », « Parquet », « Préfecture », « Préfecture départementale contre la violence de genre ».

4  Pareja est un nom de genre épicène en espagnol qui peut, par conséquent, se traduire par compagne ou compagnon.

Plan

Pour citer ce document

Ramón Martí Solano et Carmen Ávila Martín. «Les phénomènes de violence dans la presse écrite au Royaume-Uni et en Espagne», DIRE [En ligne]. 2012, n° 3. Disponible sur : <http://epublications.unilim.fr/revues/dire/319> (consulté le 25/06/2018)

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