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Condition de la négation

Claude ZILBERBERG

publié en ligne le 14 mars 2011

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(…) ce n’est pas la pensée qui crée le signe, mais le signe qui guide primordialement la pensée (dès lors la crée en réalité, et la porte à son tour à créer des signes, peu différents toujours de ceux qu’elle avait reçus).
Saussure

1. L’approche linguistique de la négation

1 :
 A.J. Greimas et J. Courtés, Sémiotique 1 – dictionnaire raisonné de la théorie de langage, Paris, Hachette, 1979, pp. 279-280.

En principe, la linguistique est définie comme l’“étude scientifique du langage et des langues naturelles”, mais dans les faits la linguistique a excédé et excède ces limites puisqu’«elle [la phonologie] a servi de modèle à la conception de la sémantique dite structurale, mais aussi à la formulation rigoureuse de certaines dimensions de l’anthropologie sociale (cf. les structures élémentaires de la parenté, étudiées par C. Lévi-Strauss).1»

Si l’affirmation et la négation relèvent du métalangage, elles peuvent néanmoins faire l’objet d’une mise en abyme et donner lieu à une analyse. Ainsi le système des sanctions synthétiques de l’interlocution ne se réduit pas au couple [oui vs non]. Faut-il y voir un signe de l’emprise des médias, mais toujours est-il que chacune de ces modalités tend à se retirer devant son superlatif ; ”oui” s’efface devant “tout à fait”, de même que “non” se retire devant “pas du tout”. Rapportées à l’espace tensif, ces modalités en se démarquant comme sur-contraires et sous-contraires émanent une profondeur avantageuse. Soit :

sur-contraire
tonique

sous-contraire
atone

affirmation

tout à fait

oui

négation

pas du tout

non

orientation

ascendance
décadence

2 :
 L. Spitzer, Etudes de style, Paris, Tel-Gallimard, 1970, p. 409.

Pour le locuteur, les sur-contraires se présentent comme des attracteurs corrélés au vouloir-paraître du sujet persuadant dans la présentation qu’en propose le stylisticien L. Spitzer : «(…) quiconque dit quelque chose deux fois trahit son manque d’assurance, qui dit quelque chose trois fois n’admet pas la contradiction2Le sujet éloquent invite moins le destinataire à évaluer la justesse des arguments qu’il avance qu’à mesurer l’ardeur qu’il dépense dans sa visée du péremptoire.

Encore une fois, le sens comme visée se présente comme la traversée en ascendance ou en décadence d’un paradigme :

3 :
 Selon Valéry : «Celui qui chante ou frappe un rythme ne sait pas combien de notes il produit. Elles ne sont pas comptées, mais il y (...)
4 :
 B. Pascal, Œuvres complètes, Paris, Gallimard, coll. La Pléiade, 1954, p. 1092. La distinction entre l’«esprit de finesse« et (...)
5 :
 Ibid.

Loin de constituer un optimum, ce diagramme à quatre postes définit un minimum. Sa pertinence repose sur une double présupposition qui ne va pas de soi : (i) tous les termes sont complexes, les sous-contraires parce qu’ils chiffrent un quantum d‘affirmation et un quantum de négation ; les sur-contraires parce qu’ils chiffrent une plénitude et une nullité ; (ii) le point de vue tensif fait sienne l’hypothèse d’une quantité pour l’instant non numérique et éventuellement nulle. Cette quantité est incertaine pour ce qui regarde sa détermination, certaine dans ses effets. En suivant D. Bertrand, nous dirons que c’est une affaire de justesse, d’ajustement. Dans le plan de l’expression, cette donnée est prise en charge par la prosodie pour les intonations et par le rythme pour les accents3. Dans le plan du contenu, cette prosodie concerne le jeu, le réglage des tensions et des détentes, des paroxysmes et des extases. C’est, nous semble-t-il, l’enjeu de la distinction pascalienne entre l’«esprit de finesse» qui a pour instance le «cœur» et l’«esprit de géométrie» qui a pour instance la «raison». En effet, le «cœur» pascalien n’est pas qu’une instance affective : c’est lui qui pose les principes qui sont avant tout ressentis : «On les voit à peine [les principes de la géométrie], on les sent plutôt qu’on ne les voit ; on a des peines infinies à les faire sentir à ceux qui ne les sentent pas d’eux-mêmes : ce sont choses tellement délicates et si nombreuses, qu’il faut un sens bien délicat et bien net pour les sentir, et juger droit et juste selon ce sentiment, sans pouvoir le plus souvent les démontrer par ordre comme en géométrie, parce qu’on n’en possède pas ainsi les principes, et que ce serait une choses infinie de l’entreprendre4.» La distinction entre l’«esprit de finesse» et l’«esprit de géométrie» fait écho à la distinction des modes d’efficience opposant le survenir au parvenir : «Il faut tout d’un coup voir la chose d’un seul regard, et non pas par progrès de raisonnement, au moins jusqu’à un certain degré5» ; soit :

esprit de finesse

survenir

esprit de géométrie

parvenir

6 :
 L. Hjelmslev, Prolégomènes à une théorie du langage, Paris, Les Editions de Minuit, 1971, p. 36.

Ainsi, au lieu de produire le termecomplexe à partir des termes simples, ce qui est le parti adopté par Brøndal puis par Greimas, nous envisageons les termes simples comme des cas particuliers de la complexité. L’avantage ? selon Hjelmslev, l’objectivité, sinon l’objectalité, est conçue comme une intersection de dimensions : «Les “objets“ du réalisme naïf se réduisent alors à des points d’intersection de ces faisceaux de rapports ; cela veut dire qu’eux seuls permettent une description des objets qui ne peuvent être scientifiquement décrits et compris que de cette manière6L’analyse conserve sa prérogative.

Ce réseau élémentaire peut être mis en relation avec le système des modalités épistémiques :

7 :
 A.J. Greimas, Le savoir et le croire : un seul univers cognitif» dans Du sens II, Paris, Les Editions du Seuil, 1983, p. 120. Par (...)
8 :
 Le Petit Robert définit la révélation en ces termes : “Tout ce qui apparaît brusquement comme une connaissance nouvelle, un (...)

Deux deixis sont mises en place ; une deixis fiduciaire qui subordonne l’affirmation à la croyance elle-même définie comme négation de la négation, et une deixis critique qui a pour pivot le doute. Toutefois, à côté de cette présentation canonique, une autre approche est possible. Un ensemble de grandeurs reconnues pertinentes est susceptible de deux points de vue : comme système ou comme procès. Un système doit manifester des places, des positions, des intervalles, des distances, tandis qu’un procès doit manifester des allures, des déplacements, des accroissements, des diminutions. Sous cette condition, dans Du sens II, le carré sémiotique distingue entre la contrariété et la contradiction. Greimas constate : «Toutefois les modalisations épistémiques étant graduelles et non catégoriques (comme c’est le cas, par exemple, des modalités aléthiques), /affirmer/ et /refuser/ ne peuvent être considérés que comme des polarisations extrêmes des opérations jonctives, réussies (= conjonctions) ou échouées (= disjonctions)7.» Cette diver­gence, cette bifurcation entre la contrariété catégorique et la contradiction graduelle, nous la plaçons sous la dépendance du tempo, de la vertu ontologique, poïétique du tempo : la vivacité du tempo émane la contrariété, et pour l’isotopie épistémique : la configuration de la révélation8, tandis que la lenteur autorise la contradiction, le pas à pas, le «progrès de raisonnement» sous la plume de Pascal. Soit le diagramme qui établit l’autorité du tempo sur les relations reconnues constitutives :

9 :
 L. Hjelmslev, Essais linguistiques, Paris, Les Editions de Minuit, 1971, p. 28.
10 :
 Cité par H. Parret, Les manuscrits saussuriens de à Harvard, in Cahiers Ferdinand de Saussure, n° 47, 1993, p.199.

Sous ces préalables, le carré sémiotique ne propose pas une raison, mais un habillage logiciste de structures à la fois contraignantes et alternantes. Ce n’est pas tout. Dans son parcours, la sémiotique a éprouvé plusieurs tentations : la tentation du “tout modal”, puis celle du “tout aspectuel”. Ce recours incessant à l’aspectualité, nous le recevons dans les termes suivants. Saussure a placé le concept de “différence” au centre de sa théorie ; Hjelmslev, qui dans les Prolégomènes ignore le terme de “différence”, lui préfère le terme de “dépendance” puisqu’il définit la structure «comme étant essentiellement une entité autonome de dépendancesinternes9Mais on peut se demander si le recours à l’aspectualité n’a pas suppléé l’absence de la gradualité parmi les catégories fondatrices, absence dont Saussure avait conscience puisqu’il notait : «Différence terme incommode ! parce que cela admet des degrés10»Si l’on adoptele modèle de la recette culinaire aux choses de l’esprit, on voit qu’une théorie sémiolinguistique bien faite devrait composer, “mélanger” à ce jour la différence, la dépendance et la gradualité.

11 :
 À l’entrée “négation”, le Grand Robert fait état d’une analyse qui va dans le même sens : «Ce déplacement de la (...)

Que la négation soit une entité comme une autre ressort de sa relation à l’accent. L’accent est soit fixe, soit variable pour ce qui regarde la grandeur qui le reçoit. Pour l’illustrer brièvement, nous ferons appel à un propos public de D. de Villepin : «Je ne souhaite pas que N. Sarkozy soit candidat à l’élection prési­dentielle.» La négation concernel’énonciateur, tandis que dans la formulation suivante : «Je souhaite que N. Sarkozy ne soit pas candidat.», la négation porte sur l’état du sujet d’état. Du point de vue sémantique, les deux énoncés sont grosso modo équivalents, mais du point de vue tensif, le premier énoncé est en retrait sur le second dans la mesure où l’énonciateur atténue sa propre volition11.

Pour le sémioticien, cette variabilité de l’allocation de l’accent n’est pas sans intérêt dans la mesure où les carrés modaux proposés par Sémiotique 1 reposent sur un déplacement de la négation dans une des deixis ; ainsi à propos des modalités aléthiques :

La deixis de droite voit l’accent se déplacer dans les mêmes conditions que dans l’exemple précédent, mais le glissement de sens n’est pas celui qui est attribué à l’implication. En supposant valides les couvertures lexicales, il est difficile de poser la “facultativité” comme condition, passage obligé de l’“interdiction” ; l’implication dans la deixis de gauche fait également difficulté. Les énoncés concernés n’occupent pas la même place au sein d’une profondeur mesurant la distance du sujet à son faire. Le défaut relevé n’est pas propre aux modalités déontiques, la plupart des carrés modaux figurant dans Sémiotique 1 présentent la même difficulté.

12 :
  E. Cassirer, La philosophie des formes symboliques, tome 2, Paris, Les Editions de Minuit, 1986, pp. 239-240. Cette approche de la (...)

Ce déplacement de l’accent peut également concerner le rapport de deux grammaires. Dans le second volume de La philosophie des formes symboliques, Cassirer montre que la négation est susceptible de deux approches distinctes, soit poser l’absence d’une présence, soit poser la présence d’une absence : «Au lieu d’exprimer une connexion entre sujet et prédicat, on accentue et on expose la présence ou l’absence du sujet ou du prédicat. (…) Ce phénomène apparaît de la façon la plus nette dans la tournure négative, dans laquelle le non-être lui-même est appréhendé de façon quasiment substantielle. La négation d’une activité est exprimée par la constatation positive de son non-être : il n’y a pas de “ne pas venir” au sens où nous l’entendons, mais un non-être, un non-être présent du “venir”. L’expression du non-être est alors agencée de telle sorte qu’elle signifie en fait “l’être du ne-pas” 12»

Comme la plupart des opérations syntaxiques, la négation peut être prise en charge par la concession. Selon le cas, la négation apparente est virtualisée au profit d’une positivité imprévue, ou bien une positivité établie fait place à une négativité surprenante. C’est ainsi que Vendryes dans Le langage l’envisage :

13 :
 J. Vendryes, Le langage, Albin Michel, 1950, p. 159. Ce passage est cité par Merleau-Ponty  dans La prose du monde,Paris, (...)

«Pour faire sentir au lecteur le contraire d’une impression donnée, il ne suffit pas d’accoler une négation aux mots qui la traduisent. Car on ne supprime pas ainsi l’impression qu’on veut éviter ; on évoque l’image en croyant la bannir. Voulant décrire un jardin appesanti sous le soleil d’été, à midi, un poète contemporain dit :
Et d’entre les rameaux que ne meut nul essor
D’ailes et que pas une brise ne balance
Dardent de grands rayons comme des glaives d’or.
Ces vers sont bien faits pour donner l’impression du battement des ailes d’un oiseau ou du balancement de la brise, et l’emploi de la négation n’écarte pas cette impression de l’esprit du lecteur
13

14 :
  Ibid., p. 43.

À ce propos, Merleau-Ponty, soucieux de desserrer l’étreinte de la langue sur le sujet, “profite” de l’ouverture que l’analyse de Vendryes ménage : «Il y a des déné­gations qui avouent. Le sens est par-delà la lettre, le sens est toujours ironique14.» Cette suspension de la lettre a évidemment valeur d’événement.

15 :
  P. Fontanier, Les figures du discours, Paris, Paris, Flammarion, 1968, p. 368.

C’est sans doute à la présence en sous-main de la concession que l’on doit l’analyse remarquable de «l’interrogation figurée» par Fontanier. Ce dernier fait de cette interrogation un chapitre de la persuasion : «L’interrogation consiste à prendre le tour interrogatif, non pas pour marquer un doute et provoquer une réponse, mais pour indiquer, au contraire, la plus grande persuasion et défier ceux à qui l’on parle de pouvoir nier ou même répondre15.» La concession rend compte à moindres frais d’un double paradoxe : à propos de ces deux vers d’Andromaque :

N’est-ce pas à vos yeux un spectacle assez doux,
Que la veuve d’Hector pleurant à vos genoux ?

16 :
 Ibid., p. 369.

Fontanier observe : «Mais une singularité frappante, c’est qu’avec la négation elle affirme, et que sans négation elle nie : (…) 16» Fontanier fait l’hypothèse que le surcroît de tonicité, la plus-value tonique est redevable au «tour interrogatif» lequel suppose un affrontement énonciatif tendu :

  • assertion de S: le ciel est bleu.

  • négation de S2 : le ciel n’est pas bleu !

  • dénégation de S2 par S: le ciel n’est-il pas bleu ?

17 :
 Notre mise en place rejoint celle qui est proposée dans Sémiotique 1 : «Le terme ”si” est, bien sûr, l’équivalent de (...)

Dans les limites de cet exemple, la dénégation apparaît comme la négation d’une négation. Cette dynamique est analogue à celle que chiffre le français si que le Micro-Robert aborde en ces termes : “S’emploie pour contredire l’idée négative que vient d’exprimer l’interlocuteur.” On le voit : une démarche syntaxique est au principe du partage entre le réfutable et l’irréfutable17 :

S1 S2

réfutable

S2 S3

irréfutable

2. Négativité et tensivité

18 :
 G. Deleuze, Différence et répétition, Paris, P.U.F., p. 287.
19 :
Ibid., p. 287.
20 :
Ibid., p. 288.
21 :
 Ibid.

Si les remarques qui précèdent établissent la banalité de la négation, il convient de chercher “ailleurs” les marques de sa singularité. Dans le chapitre intitulé Synthèse asymétrique du sensible de Différence et répétition, G. Deleuze met en avant une conception prosodique et schématisante qui fait de la négation le creuset de la signification : (i) une conception prosodique, puisque l’intensité devient la condition de la manifestation de la signification moyennant une identification hardie de l’intensité et de la différence ; la différence n’est pas en aval, mais en amont de l’assomption d’une signification ; la différence est première puisqu’elle manifeste livrée à elle-même le devenir décadent d’une intensité : «L’expression “différence d’intensité” est une tautologie. L’intensité est la forme de la différence comme raison du sensible. Toute intensité est différentielle, différence en elle-même18Le sujet et le prédicat échangent leurs titres : l’énoncé convenu : la différence est intense fait place à l’énoncé inédit : l’intensité est différentielle : «La raison du sensible, la condition de ce qui apparaît, ce n’est pas l’espace et le temps, mais l’Inégal en soi, la disparation telle qu’elle est comprise et déterminée dans la différence d’intensité, dans l’intensité comme différence19.» (ii) elle est schématisante puisqu’elle permet de penser, selon le modèle du schématisme kantien, latransition d’une catégorie à une autre : «(…) l’intensio (intensité) est inséparable d’une extensio (extensité) qui la rapporte à l’extensum (étendue)20C’est au cœur de ce [from to] que la négation opère : «L’intensité est différence, mais cette différence tend à se nier, à s’annuler dans l’étendue et sous la qualité. Il est vrai que les qualités sont des signes, et fulgurent dans l’écart d’une différence ; mais précisément, elles mesurent le temps mis par la différence à s’annuler dans l’étendue où elle est distribuée 21.»

22 :
 L. Hjelmslev, Principes de grammaire générale, Copenhague, Andr. Fred., Host & Son, 1928. p. 56.

Il convient maintenant d’examiner si cette dynamique formulée par Deleuze est compatible avec la référence hjelmslevienne que la théorie sémiotique s’est donnée. La théorie hjelmslevienne apprivoisée par Greimas se présente comme une belle machine, un dispositif dont toutefois on discerne mal le combustible, même si Hjelmslev écrit dans les Principes de grammaire générale de 1928 : «le synchro­nique est une activité, une energeia22.» Curieusement, les Prolégomènes ignorent une veine terminologique décisive pour notre propos : en effet, au fil des textes, trois couples apparaissent : {intense vs extense], [intensif vs extensif], [intensional vs extensional]. Hjelmslev et Deleuze recourent l’un et l’autre au couple [intensif vs extensif], mais bien sûr avec des préoccupations différentes. Toutefois cette divergence nous la recevons comme une complémentarité partielle. Cette insistance nous a incité à retenir le couple [intensité vs extensité] comme thème directeur de la hiérarchie sémiotique et à envisager l’extensité comme la décadence d’une intensité. La composition de ces deux emprunts majeurs, à savoir d’une part la dégradation deleuzienne de l’intensité en extensité, d’autre part la tension [concentré vs diffus] importée de La catégorie des cas de Hjelmslev, permet de poser la structure élémentaire de la tensivité. Soit :

Selon ce diagramme élémentaire, deux régions symétriques et inverses l’une de l’autre prennent corps : (i) une région A, siège de l’éclat, dont les valences tensives sont /fort/ et /concentré/ ; (ii) une région B, siège de la vacuité, dont les valences tensive sont /faible/ et /diffus/. Du point de vue épistémologique stricto sensu, la dualité des valences intensives et extensives constitue l’assiette de la définition-description de A et de B. En continuité avec l’enseignement de Hjelmslev, nous constatons que l’analyse, l’inter­section comme matrice de l’objectivité sémiotique, et la définition deviennent des points de vue interchangeables.

En raison de l’«asymétrie du sensible» (Deleuze), la décadence de l’intensité selon [fort faible] est soldée par l’ascendance de l’extensité selon [concentré diffus]. Le schéma deleuzien est conforme à cette dynamique. Tout se passe comme si la structure de l’espace tensif procédait de la schizie d’une prosodie existentielle fondamentale  qui voit la protase inaugurer une apodose :

23 :
 «N[ou]s ne pouvons penser création ex nihilo sans opérer une négation – qui exige une affirmation antérieure, réservée. (...)
24 :
 E. Cassirer, La philosophie des formes symboliques, tome 1, Paris, Les Editions de Minuit, 1985, p. 238.
25 :
 B. Pascal, Œuvres complètes, op. cit., p. 1181.

Selon ce schéma, qui n’est pas exclusif, l’extensité est “au service” de l’intensité, mais comment éviter la question – toujours délicate23–  de la “source” de l’intensité. La réponse à cette question est double, car elle est précédée, nous semble-t-il, par la distinction que propose Cassirer entre les “activités” et les “processus” : «(…) on trouve à nouveau deux formes différentes d’organisation linguistique, selon que l’expression verbale est saisie comme expression d’un processus ou comme expression d’une activité, selon qu’elle est plongée dans le cours objectif des événements ou que le sujet agissant et son énergie sont mis en valeur et prennent une position centrale24Si nous sommes en présence d’un “processus”, l’intensité est du ressort d’un survenir, que nous avons reconnu comme un mode d’efficience couplé avec le parvenir ; l’événement solde le déficit existentiel du sujet qui doit reconnaître que “décidément il n’est pas à la hauteur”. Si nous sommes en présence d’une “activité”, bien des métaphores sont possibles : l’affirmation et la préservation de l’intensité, après catalyse : l’affirmation et la préservation de l’éclat de l’intensité au moyen de ce que Deleuze appelle une «écluse», Valéry un «arrêt», ont pour contrepartie nécessaire une contraction de l’extensité, tandis que la détente, le relâchement de cette même intensité émanent une longévité et une amplitude tendanciellement atones.Il importe ainsi de nier cette négativité inhérente à l’intensité. Il y a comme un appel au secours dans cette remarque sans contexte de Pascal : «C’est une chose horrible de sentir s’écouler tout ce qu’on possède25

3. Conditionalité de la négation

Parmiles propriétés de l’espace tensif, il convient de mentionner une hypothèse qui pour l’instant tient davantage de l’intuition que de la démonstration. La pertinence diagrammatique de l’intersection conduit à penser que les grandeurs traitées, pour l’instant les deux régions distinguées, doivent être envisagées comme des produits. À son tour, cette demande nous invite à penser les valences moins comme des traits démarqués de l’approche phonologique, ce qui est le parti adopté dans Sémantique structurale, que comme des vecteurs. Sous ces deux préalables évidemment risqués, le produit de la valence intensive et de la valence extensive obéirait à un principe de constance :

valence intensive  x  valence extensive    constante

26 :
 «On comprend par linguistique structurale un ensemble de recherches reposant sur une hypothèse selon laquelle il est scientifiquement (...)

L’intérêt de cette hypothèse tient au fait qu’elle procure à la notion d’équi­valence, que Jakobson réservait à l’élaboration poétique, une assiette appréciable ; en effet, cette notion d’équivalence vient assister la nécessité au plan épistémologique, la dépendance26 au plan théorique. Par réciprocité, une valence devient le quotient de la division de la constante par la valence réciproque.

27 :
Ibid., p. 161.

Pour l’établir, nous avons choisi un passage marquant du Cours de linguistique générale : «Dans l intérieur d’une même langue, tous les mots qui expriment des idées voisines se limitent réciproquement : des synonymes comme redouter, craindre, avoir peur n’ont de valeur propre que par leur opposition ; si redouter n’existait pas, tout son contenu irait à ses concurrents27.» Si cette hypothèse est en concordance avec l’intuition, elle n’est pas facile à vérifier rigoureusement, puisque la commutation n’est pas praticable. Tout ce que nous pouvons faire en première approximation, c’est d’examiner les définitions que proposent les dictionnaires qui ont, quoi qu’on leur reproche, une légalité de fait, à défaut de laquelle nous ne saurions communiquer du tout les uns avec les autres… Nous avons retenu les définitions figurant dans le Petit Robert. La raison ? Sans traiter la question au fond, elles nous ont paru moins fautives que celles du Littré ou du TLF. Elles sont généralement cursives et évitent le développement, ce qui est le défaut de celles du TLF. Aux trois termes retenus par Saussure, nous avons ajouté “appréhender” dans le dessein de rendre la démonstration plus claire. Le corpus se présente ainsi :

avoir peur

phénomène psycho­logique à caractère affectif marqué qui accompagne la prise de conscience d’un danger, d’une menace.

craindre

Envisager (qqn. qqc.) comme dangereux, nuisible et en avoir peur.

appréhender

Envisager (qqch.) avec crainte ; s’en inquiéter par avance.

redouter

craindre comme très menaçant.

Les récurrences du plan de l’expression indiquent assez que les termes retenus «expriment des idées voisines». Toutefois une première opération de tri permet de distinguer entre un principe de conservation garant de l’appartenance isotopique et un principe de renforcement garant du déplacement, c’est-à-dire de la non-synonymie. Pour le premier principe mentionné, nous notons : (i) la grandeur /avoir peur/ passe de définie à définissante, de même pour /craindre/ ; (ii) le /danger/ est attesté dans /avoir peur/, /craindre/ et /appréhender/, et par implication dans /redouter/ ; (iii) l’actualisation signifiée par /envisager/ est retenue dans /craindre/ et /appréhender/. Au titre du renforcement, plusieurs points sont à remarquer : (i) une série ascendante simple peut être dégagée :

qqn ou   qqc.          danger          menace

(ii) /avoir peur/ avec le syntagme /prise de conscience/ est renvoyé à la saisie, /craindre/ et /appréhender/ à la visée, à l’actualisation, renforcement qui aboutit à la série ascendante :

prendre conscience    envisager   s’inquiéter par avance

Ce paradigme n’est pas neutre : il présuppose que la rencontre avec autrui s’effectue au mieux sous le signe de la méfiance ; (iii) le renforcement est explicité entre /appréhender/ et /redouter/.

La composition de ces deux dynamiques aboutit à une série ascendante ayant pour assiette la distinction canonique propre à toute ascendante reconnue : [relèvement vs redoublement] 

relèvement

redoublement

avoir peur

craindre

appréhender

redouter

28 :
 P. Valéry, Cahiers, tome 1, Paris, Gallimard, coll. La Pléiade, 1974, p. 1283.
29 :
 Ibid.

À propos de l’analyse du rythme, Valéry écrit dans les Cahiers : «Il s’agit de trouver la construction (cachée) qui identifie un mécanisme de production avec une perception donnée28.» La perception est ici celle du rythme et le “mécanisme de production” celui de l’attente : «Quand des événements se succèdent, quels que soient ces événements, il peut arriver que nous soyons portés à les percevoir comme si chaque événement était réponse de l’événement antécédent29.» Nous sommes en présence d’une singularité aspectuelle, à savoir la tension entre un inaccompli : la demande, et un accompli : la réponse. Revenons à notre analyse de l’ascendance, à savoir la distinction aspectuelle du relèvement et du redoublement, ces grandeurs peuvent, compte tenu de leur position dans le procès, être analysées à leur tour en [amorce vs progression] et [amplification vs saturation]. Cette succession de figures constitue le niveau de la «perception» dans le propos de Valéry, ceci pour dire qu’il nous reste à imaginer un «mécanisme de production» rendant compte de ces singularités.

Revenons à notre système de la tonicité. Il est un peu plus compliqué, puisqu’il requiert trois composantes. Etablissons-en d’abord le lexique :

retrait =  a1                 ajout = a2
d’au moins = b1           plus d’un = b2
un moins = c1              un plus = c2

Sous cette convention simple, nous pouvons établir la formule des opérations élé­mentaires que nous avons reconnues : ce qui donne pour l’ascendance :

amorce :                 retrait d’au moins un moins     a1 b1 c1
progression :           retrait de plus d’un moins        a1 b2 c1
amplification :          ajout d’au moins un plus         a2 b1 c2
saturation :              ajout de plus d’un plus            a2 b2 c2

et par symétrie pour la décadence :

modération :             retrait d’au moins un plus         a1 b1 c2
diminution :              retrait de plus d’un plus            a1 b2 c2
réduction :                ajout d’au moins un moins        a2 b1 c1
exténuation :            ajout de plus d’un moins          a2 b2 c1

Nous sommes en mesure de dégager un certain nombre de “rimes” intensives à partir de leurs formules tensives. L’appariement suppose l’efficience de deux principes : (i) le couplage se fait à quantité égale, ou ce qui revient au même : à tempo égal ; concrètement, la grandeur [b] doit être identique pour chacun des termes du couple ; (ii) comme pour la rime poétique, c’est la grandeur [c] qui en position terminale fixe la pertinence. Soit maintenant :

Sachant que notre objectif est d’établir qu’un paradigme a pour objet la traversée d’un continuum virtuel ayant pour limites la “tranquillité” et la “terreur”, l’inté­gration diagrammatique se présente ainsi :

Ce diagramme établit à vue la complexité des unités traitées, mais cette complexité n’est pas simplement constatée, elle est déduite de la nature même de l’objet sémiotique, à savoir sa vocation à manifester une intersection ainsi que nous l’avons déjà mentionné. En nous fondant sur la convergence entre l’analyse, la définition au titre des opérations et la complexité au titre des grandeurs traitées, nous pouvons revenir aux définitions tensives des grandeurs constitutives de notre paradigme de référence :

 
avoir peur

modération de la non-peur
+
amorce de la peur

 
craindre

diminution de la non-peur
+
progression de la peur

 
appréhender

réduction de la non-peur
+
amplification de la peur

 
redouter

exténuation de la non-peur
+
saturation de la peur

30 :
 Nous empruntons ce balancement au fragment suivant  des Cahiers de Valéry :«Notion des retards.Ce qui est (déjà) n’est pas (...)
31 :
 «La Gradation consiste à présenter une suite d’idées ou de sentiments dans un ordre tel que ce qui suit dise toujours ou peu plus (...)
32 :
 Cf. Cl. Zilberberg, Le double conditionnement – tensif et rhétorique – des structures élé­mentaires de la signification, in J. (...)

Il reste à envisager la concordance entre les définitions “romanesques” des dic­tionnaires et les définitions “algébriques” propres à l’hypothèse tensive. Les limites de ce rapprochement sont manifestes : l’hypothèse tensive se donne un nombre limité de termes en principe interdéfinis et vise une homogénéité aussi consistante que possible ; les dictionnaires n’ignorent pas complètement l’interdéfinition, mais ils la réduisent à la seule mention des synonymes. Pour indiquer que l’entreprise n’est pas tout à fait désespérée, nous envisagerons le terme atone de la série ascendante “avoir peur” ; il ne paraît pas exorbitant de le mettre en relation avec le syntagme “prise de conscience » dans la définition du Petit Robert ; ce syntagme inchoatif est en résonance avec le terme atone de la série ascendante “amorce”, reçu à son tour comme “retrait d’au moins un moins”, comme si cette définition apportait une réponse à la question : comment enclencher une dynamique ? et de fait la définition d’“amorce” est bien une “manière d’entamer, de commencer”. Dans ces conditions, la définition du dictionnaire se présente comme un syncrétisme résoluble, justement résolu par la définition tensive. Le terme suivant /craindre/ comporte deux traits opératoires ; (i) il installe l’actualisation, équilibre instable entre le déjà et le pas encore30 ; (ii) il restaure la chronologie en rétablissant la liaison d’antécédent à subséquent brouillée dans /avoir peur/” ; le troisième terme /appréhender/ porte l’actualisation à un degré supérieur, ou «enchérit» comme le demande Fontanier dans l’article qu’il consacre à la “gradation” syntagmatique31 ; le dernier terme /redouter/ traite l’objet et sature la série ascendante amorcée par /avoir peur/ : dangereux, nuisible menaçant très menaçant. Du point de vue analytique, l’ascendance projette dans la chaîne une suite ordonnée de superlatifs, laquelle, pour emprunter à Fontanier, sa formule, «fortifie les traits» en capitalisant le précédent dans le suivant. Ceci n’est pas sans conséquence : la sémiotique pour poser les structures élémentaires a recouru à la phonologie, mais si notre analyse est valide, les structures élémentaires dans l’hypothèse tensive renverraient plutôt à la rhétorique et, par exemple, l’affirmation devrait être pensée comme un avatar de l’hyperbole, comme une hyperbole exsangue, vidée de sa tonicité32. Cette subordination de la sémiotique à la rhétorique a été proposée par R. Jakobson et Lévi-Strauss lesquels ont porté la métaphore et la métonymie bien au-delà des limites admises : la métaphore contrôle en vertu des simultanéités qu’elle dicte l’axe paradigmatique ; la métonymie en vertu des contiguïtés qu’elle impose contrôle l’axe syntagmatique. La difficulté s’énonce d’elle-même : la restriction de la rhétorique à ces deux seules figures conduit mécaniquement à leur accorder un champ d’exercice trop vaste.

Nous avons fait état d’un principe de constance qui conçoit la grandeur tensive comme le produit des fonctifs de son analyse, ce qui donne pour le cas traité :

modération  x  amorce      diminution  x  progression

La négation a donc son chiffre. Lorsqu’elle est totale, cela signifie que le dividende et le diviseur sont un et que le tempo pour se rendre d’un sur-contraire à l’autre est vif. Lorsqu’elle est partielle, le diviseur est supérieur au dividende et une fraction du parcours sémantique est manifestée selon un tempo moins vif. Cet ajustement de la négation témoigne à sa façon de l’interdépendance des grandeurs traitées.

Les séries progressives et dégressives, qui font l’objet d’exercices scolaires adressés aux jeunes enfants, constituent la donnée perceptive dans la réflexion de Valéry. Le «mécanisme de production» associé consiste dans la division d’un continuum par un nombre donné. Il est aisé de poser un ordre ascendant ou décadent, mais la progression et la dégression n’étant pas continues, il convient de disposer d’une quantité finie susceptible d’être ajoutée ou retranchée. Il existe certes une possibilité-tentation, celle de l’arbitraire : C’est comme ça et pas autrement !, mais si nous l’adoptions, nous sortirions de la rationalité. Pour l’exemple retenu, il convient de poser que le continuum reliant la “tranquillité” à la “terreur” a pour diviseur quatre, et que l’ajout ou le retrait a pour mesure le quotient de la division de ce continuum en position de dividende par son diviseur, à savoir le nombre de grandeurs  instituant l’effectif du paradigme considéré. La négation permet de se déplacer à l’intérieur d’un paradigme, c’est-à-dire une structure bien faite. Sous ces préalables ; le carré sémiotique apparaît sous condition de tempo : (i) si le tempo est vif, la manifestation prendra la forme de l’antithèse qui passe de [s1] à [s2] sans solution de continuité ; (ii) si le tempo est lent, le processus se présente sous la forme du carré sémiotique qui laisse aux contradictoires le loisir de s’attarder dans les postes suivants : [s1 > s2], [s1 < s2] et [s1 + s2], c’est-à-dire dans deux oxymorons et dans un terme complexe pour le plan de l’expression, une “zone grise” pour le plan du contenu. Si nous envisageons l’oxymoron bien connu de Corneille dans Le Cid :

Cette obscure clarté qui tombe des étoiles

il n’est qu’une possibilité du système suivant :

la clarté

s1

la claire
obscurité

s1 > s2

l’obscure
clarté

s2 > s1

l’obscurité

s2

Le carré sémiotique entre en alternance : il devient un style sémiotique dépendant de la valence de tempo retenue et pour le mode d’efficience il est du côté du parvenir et de la modulation, tandis que l’antithèse serait dans la dépendance du survenir et de l’éclat qu’il dispense. Au titre des correspondances confirmantes, l’antithèse serait proche du style baroque attaché au clair-obscur, le carré sémiotique proche du style classique selon la perspective adoptée par Wölfflin dans ses analyses pénétrantes.

33 :
 Cl. Lévi-Strauss, Le cru et le cuit, Paris, Plon, 1964, p. 61.

Il semble bien que les langues et l’imaginaire adoptent les mêmes démarches additive ou soustractive pour fonder un paradigme grammatical ou clanique. Lévi-Strauss présente en ces termes les processus supposés : «Pour la pensée ojibwa, semble-t-il, il suffit de retirer une unité à la première [la quantité discrète} afin d’obtenir la seconde. L’une est de rang 6, l’autre de rang 5. Un accroissement d’un cinquième de la distance entre chaque élément permet d’installer ceux-ci dans la discontinuité. La solution de Tikopia est plus coûteuse : à l’origine, les nourritures étaient en nombre indéterminé, et il a fallu sauter de cette indétermination (…) à 4, pour garantir le caractère discret du système33

La négation partielle suppose le retrait d’un quantum, mais comment raison­nablement  déterminer ce quantum ? La solution esquissée consiste à envisager ce quantum comme le quotient de tel dividende intensif ou extensif par le nombre formulant l’effectif du paradigme. Eu égard à la demande de Valéry, la négation vaut comme «perception donnée» et la double gradation raisonnée comme «mécanisme de production.»

4. Le cas du bouddhisme

34 :
 E. Cassirer, La philosophie des formes symboliques, tome 2, op. cit., p. 287.
35 :
 Ibid., p. 289.
36 :
Dans le récit initiatique de M. Ricard, La citadelle des neiges, la transmission de cette vision négative est confiée à des tiers de (...)
37 :
 E. Cassirer, La philosophie des formes symboliques, tome 2, op. cit., p. 152.
38 :
 Ibid., p. 287.
39 :
 Ibid., p. 289.

Dans l’examen qu’il conduit des grands systèmes religieux dans le second volume de La philosophie des formes symboliques, Cassirer aborde le bouddhisme en ces termes : «Cette doctrine [des Upanishads} parvint également à son but ultime et suprême par la voie de la négation, qui devient pour elle, dans une certaine mesure, une catégorie religieuse fondamentale. Le seul nom, la seule dénomination qui reste finalement à l’absolu est la négation elle-même34.» Selon Cassirer, une grande religion n’est pas définie par son contenu mythique, même si les grandes religions ont pour centre de gravité une figure reconnue comme suprême. Une religion est définie par son «ordre» : «(…) ce n’est pas le contenu d’une doctrine qui sert de critère pour savoir s’il faut la ranger sous ce concept de religion, mais uniquement sa forme : ce n’est pas l’affirmation d’un être, quel qu’il soit, mais d’un ordre, d’un sens spécifique, qui imprime à une doctrine la marque du religieux35.» Nous aimerions ajouter que le discours religieux est caractérisé par sa grammaire et son régime de valeur. La grammaire du bouddhisme est, on vient de le voir, négative ; du point de vue aspectuel, elle accorde l’«accent de sens» au devenir, à l’«imper­manence36», c’est-à-dire à une aspectualité foncièrement déceptive : «On a même dit que la méthode religieuse et intellectuelle essentielle du bouddhisme consistait à montrer, partout où la vision empirique du monde croit apercevoir un être, une permanence, un état, l’illusion de cet être et à mettre en évidence le moment de la naissance et de la disparition37 Du point de vue de l’intensité, elle se présente comme une valeur d’absolu, c’est-à-dire exclusive. Si le faire dans la pensée bouddhiste n’entend connaître que la «disparition», qu’advient-il de son objet, ce qui revient à se demander : qu’en est-il de l’objet ? Du point de vue de l’extensité, c’est-à-dire des classes sémantiques constituées, la réponse est nette : aucune grandeur, quel que soit son prestige, n’échappe au «processus de négation» : «Car sa vérité religieuse ne se contente pas de transcender le monde des choses : elle transcende également le monde du vouloir et de l’agir38.» Dans ces conditions, aucun contre-programme, aucune “révolte” n’est envisageable. Les dieux eux-mêmes «sont soumis à la loi de la destruction (…) ils sont eux aussi prisonniers du cycle du devenir, (…)39» L’extensité ainsi traitée est donc absolument homogène, dans la mesure où aucune opération de tri n’est envisagée. La négation se présente comme une valeur d’absolu : elle est hors alternance, et comme une valeur d’univers puisqu’elle vaut pour tous les êtres, y compris les dieux.

5. Pour finir

40 :
 G. Bachelard, La terre et les rêveries du repos, Paris, J. Corti, 1992, p. 89.
41 :
 G. Bachelard, Le nouvel esprit scientifique, Paris, P.U.F., 1958, p. 66.
42 :
 «Elle [l’hypothèse] veut qu’on définisse les grandeurs par les rapports et non inversement.» inL. Hjelmslev, Essais (...)

Les linguistes opposent volontiers la négation partielle à la négation totale, mais cette opposition suppose la prise en compte de la quantité, toutefois cette solution se heurte à une difficulté résistante : la caractéristique non numérique de la quantité, mais par concession cette imprécision est sans effet sur le vécu des décadences et des ascendances. La conséquence, comme nous nous l’avons déjà laissé entendre, c’est que les grandeurs sont moins des traits que des vecteurs orientés concordant avec cette remarque judicieuse de Bachelard : «Les qualités ne sont pas tant pour nous des états que des devenirs. (…) Rouge est plus près de rougir que de rougeur40.» ; du point de vue paradigmatique, ce sont tantôt des produits, tantôt des quotients. Assurément, nous sommes en présence d’une arithmétique sommaire, d’une arithmétique du pauvre, mais tout accroissement de la pertinence est bon à prendre, et c’est là le point capital, ainsi que le laisse entendre Bachelard : «En effet, on doit comprendre désormais qu’il y a plus et non pas moins dans une organisation quantitative du réel que dans une description qualitative de l’expérience. (…) En étudiant les fluctuations de la quantité, nous aurons des moyens pour définir le caractère indéfinissable des qualités particulières41.» Du point de vue épistémologique, le gain n’est pas négligeable : les grandeurs ont été placées sous la dépendance des “rapports”42, mais si notre hypothèse est validée, les rapports eux-mêmes sont invités à se retirer au profit des “opérations”, c’est-à-dire des «mécanismes de production».

Notes haut de la page

1  A.J. Greimas et J. Courtés, Sémiotique 1 – dictionnaire raisonné de la théorie de langage, Paris, Hachette, 1979, pp. 279-280.

2  L. Spitzer, Etudes de style, Paris, Tel-Gallimard, 1970, p. 409.

3  Selon Valéry : «Celui qui chante ou frappe un rythme ne sait pas combien de notes il produit. Elles ne sont pas comptées, mais il y en a autant qu’il faut.» in Cahiers, tome 1, Paris, Gallimard, coll. La Pléiade, 1973, p. 1284.

4  B. Pascal, Œuvres complètes, Paris, Gallimard, coll. La Pléiade, 1954, p. 1092. La distinction entre l’«esprit de finesse« et l’«esprit de géométrie» fait écho à la distinction des modes d’efficience opposant le survenir au parvenir : «Il faut tout d’un coup voir la chose d’un seul regard, et non pas par progrès de raisonnement, au moins jusqu’à un certain degré» (ibid..) ; soit :

5  Ibid.

6  L. Hjelmslev, Prolégomènes à une théorie du langage, Paris, Les Editions de Minuit, 1971, p. 36.

7  A.J. Greimas, Le savoir et le croire : un seul univers cognitif» dans Du sens II, Paris, Les Editions du Seuil, 1983, p. 120. Par rapport à notre proposition personnelle, Greimas remplace le couple [nier vs croire] par le couple [refuser vs admettre].

8  Le Petit Robert définit la révélation en ces termes : “Tout ce qui apparaît brusquement comme une connaissance nouvelle, un principe d’explication, une prise de conscience”•

9  L. Hjelmslev, Essais linguistiques, Paris, Les Editions de Minuit, 1971, p. 28.

10  Cité par H. Parret, Les manuscrits saussuriens de à Harvard, in Cahiers Ferdinand de Saussure, n° 47, 1993, p.199.

11  À l’entrée “négation”, le Grand Robert fait état d’une analyse qui va dans le même sens : «Ce déplacement de la négation, qui d’abord peut paraître illogique, est au contraire fort rationnel…Comme l’a finement observé Tobler (Mél., pp. 249-253), le tour “Il ne faut pas que tu meures” a sur la construction logique (Ilfaut que tu ne meures pas) cette supériorité de mettre en vedette et de dégager immédiatement avec une extrême énergie tout ce qu’il y a de négatif et de prohibitif dans l’esprit du sujet parlant.»

12   E. Cassirer, La philosophie des formes symboliques, tome 2, Paris, Les Editions de Minuit, 1986, pp. 239-240. Cette approche de la négation par Cassirer évoque irrésistiblement les discussions portant sur la traduction en français de la formule de refus de Bartleby : «I vould prefer not to.» Il a été proposé : «J’aimerais mieux pas», «Je préférerais pas.», «Je préférerais ne pas.»

13  J. Vendryes, Le langage, Albin Michel, 1950, p. 159. Ce passage est cité par Merleau-Ponty  dans La prose du monde,Paris, Tel-Gallimard, 1999, p. 43.

14   Ibid., p. 43.

15   P. Fontanier, Les figures du discours, Paris, Paris, Flammarion, 1968, p. 368.

16  Ibid., p. 369.

17  Notre mise en place rejoint celle qui est proposée dans Sémiotique 1 : «Le terme ”si” est, bien sûr, l’équivalent de “oui“, mais il comporte en même temps, sous forme de présupposition implicite, une opération de négation antérieure.» in A.J. Greimas & J. Courtés, Dictionnaire raisonné de la théorie du langage, Paris, Hachette, 1979, p. 31.

18  G. Deleuze, Différence et répétition, Paris, P.U.F., p. 287.

19 Ibid., p. 287.

20 Ibid., p. 288.

21  Ibid.

22  L. Hjelmslev, Principes de grammaire générale, Copenhague, Andr. Fred., Host & Son, 1928. p. 56.

23  «N[ou]s ne pouvons penser création ex nihilo sans opérer une négation – qui exige une affirmation antérieure, réservée. J’éteins d’abord – Puis j’allume – Mais c’est rallumer.» (P. Valéry, Cahiers, tome 1, op. cit., p. 771.)

24  E. Cassirer, La philosophie des formes symboliques, tome 1, Paris, Les Editions de Minuit, 1985, p. 238.

25  B. Pascal, Œuvres complètes, op. cit., p. 1181.

26  «On comprend par linguistique structurale un ensemble de recherches reposant sur une hypothèse selon laquelle il est scientifiquement légitime de décrire le langage comme étant essentiellement une entité autonome de dépendances internes, ou, en un mot, une structure.» in Essais linguistiques, Paris, Les Editions de Minuit, 1971, p. 28.

27 Ibid., p. 161.

28  P. Valéry, Cahiers, tome 1, Paris, Gallimard, coll. La Pléiade, 1974, p. 1283.

29  Ibid.

30  Nous empruntons ce balancement au fragment suivant  des Cahiers de Valéry :
«Notion des retards.
Ce qui est (déjà) n’est pas (encore) – voici la Surprise.
Ce qui n’est pas (encore) est (déjà) – voilà l’attente.»
in Cahiers, tome 1, op. cit., p. 1290..

31  «La Gradation consiste à présenter une suite d’idées ou de sentiments dans un ordre tel que ce qui suit dise toujours ou peu plus ou un peu moins que ce qui précède, selon que la progression est ascendante ou descendante.» in Fontanier, Les figures du discours, op. cit., p. 333.

32  Cf. Cl. Zilberberg, Le double conditionnement – tensif et rhétorique – des structures élé­mentaires de la signification, in J. Alonso, D. Bertrand, M. Costantini, S. Dambrine, La transversalité du sens, parcours sémiotiques, Saint Denis, Presses Universitaires de Vincennes, 2006, pp. 35-45.

33  Cl. Lévi-Strauss, Le cru et le cuit, Paris, Plon, 1964, p. 61.

34  E. Cassirer, La philosophie des formes symboliques, tome 2, op. cit., p. 287.

35  Ibid., p. 289.

36 Dans le récit initiatique de M. Ricard, La citadelle des neiges, la transmission de cette vision négative est confiée à des tiers de rencontre qualifiés. Ainsi le jeune Détchèn enchemin rencontre «une femme aux traits sereins (…) assise en méditation» et qui chante «la vacuité lumineuse de l’esprit» en ces termes:
«Le corps : impermanent, telles les brumes de printemps.
L’esprit : insubstantiel, tel l’espace vide.
Les pensées : évanescentes, telle la brise dans l’espace.
Sans trêve, songe à ces trois points.»
in M. Ricard, La citadelle des neiges, Paris, Pocket, 2007, p. 60.

37  E. Cassirer, La philosophie des formes symboliques, tome 2, op. cit., p. 152.

38  Ibid., p. 287.

39  Ibid., p. 289.

40  G. Bachelard, La terre et les rêveries du repos, Paris, J. Corti, 1992, p. 89.

41  G. Bachelard, Le nouvel esprit scientifique, Paris, P.U.F., 1958, p. 66.

42  «Elle [l’hypothèse] veut qu’on définisse les grandeurs par les rapports et non inversement.» inL. Hjelmslev, Essais linguistiques, op. cit., p. 31.

Pour citer ce document haut de la page

Claude ZILBERBERG «Condition de la négation», Actes Sémiotiques [En ligne]. 2011, n° 114. Disponible sur : <http://epublications.unilim.fr/revues/as/2586> (consulté le 23/01/2019)